“Les Dieux ont soif” à la lumière des “Onze” de Michon

14 mai 2009
By Annie Mavrakis

La note ci-dessous a été longuement développée dans un article portant le même titre, que l’on pourra lire dans l’édition du 20 juin de « La Vie littéraire ». A lire donc sur ce site.

 

Je ne déteste pas Anatole France mais il m’a fallu une bonne raison pour reprendre contact avec cet auteur un peu désuet malgré le charme de son style. Cette raison, on le devine, c’est le dernier livre de Pierre Michon. Aussi, de même que je me suis plongée dans les pages de Michelet pour prolonger un peu le bonheur procuré par Les Onze, j’ai voulu voir ce qu’Anatole France pouvait bien avoir à « répondre » à Michon puisqu’aussi bien tous deux racontent une histoire de peintre sous la Terreur : sauf que le Gamelin de France, un raté, faiseur de tableautins sous-davidiens en série quand il n’envoie pas des innocents à la guillotine devrait exclure la possibilité même du Corentin de Michon, auteur du plus beau tableau du monde. Trop de perfection d’un côté, trop de nullité de l’autre : à se demander si le succès du second ne serait pas le revers de l’échec du premier en ces temps de Terreur où l’art officiel est forcément pompier et l’art clandestin forcément invisible.

Or tel est le tour de force de Corentin : « hasbeen » tiépolien habituellement affecté dans l’atelier de David à l’exécution machinale du même type calamiteux de commandes que Gamelin, il produit à la faveur d’un obscur complot politique un tableau miraculeux et qui aurait dû être inacceptable pour ses contemporains. On ne saura d’ailleurs pas comment il a pu s’imposer avant de le retrouver trônant au Louvre sous une vitre à l’épreuve des balles. Dans le contexte aride de la Terreur, Michon n’exclut pas que surgisse un chef-d’œuvre inouï. Mais Anatole France trop étroitement (tristement) « réaliste » pour imaginer le fameux « joker » des Onze, l’œuvre ouverte, robespespierriste, thermidorienne ou ce que l’on voudra, mais géniale, Anatole France donc est incapable de prendre en considération l’imprévisible. Ce n’est pas seulement que la « poche de chance » (qui contenait le tableau de Corentin) reste obstinément fermée, cette poche n’existe pas : son Gamelin, déjà condamné à l’échec par son nom, était vaincu d’avance. Néo-classique froid, désespérément adapté aux requisit contemporains, quels qu’ils soient, il « se déduit » de son temps comme dirait Balzac. Ses productions sont chimiquement pures, sans reste, sans surprise. Pour exister, il faut être quelque peu en excès sur l’attente et non coïncider avec elle. C’est pourquoi, à la fin du roman, ses toiles seront bradées à des peintres trop pauvres pour en acheter des neuves.

Pourtant Gamelin aurait pu être sauvé. A côté de ses tâches officielles, il n’a jamais tout à fait renoncé à l’œuvre de sa vie, qui représente Electre consolant Oreste. Le lecteur comprend l’importance de ce tableau où se sont réfugiés tous les désirs refoulés de Gamelin et son aspiration au rachat. En d’autres temps, il serait peut-être devenu un vrai peintre, regrette Desmahis, qui se souvient des belles parties de la toile de son ami après l’élimination de celui-ci au lendemain du 9 Thermidor.

Malheureusement, Gamelin n’est pas un personnage de Pierre Michon. Pas de grâce pour lui. L’étau de la Terreur ne se desserre que dans Les Onze, pour « laisser passer » le chef-d’œuvre de Corentin.    

                                                                                                         

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