A lire sur Pierre Michon et la peinture

11 février 2010
By Annie Mavrakis

Plusieurs textes à lire sur Pierre Michon et la peinture

I- Le polyptyque de Pierre Michon in Annie Mavrakis, La Figure du Monde, pour une histoire commune de la littérature et de la peinture, L’Harmattan, 2008, p 213-23)

En voici quelques extraits :Extrait 1 (p 214-215)

Pierre Michon l’« iconolâtre » admet volontiers sa dette à l’égard de la peinture. Sa prose en est littéralement gorgée, sa phrase, « calquée » sur la manière du peintre, mimétiquement tourbillonne, se fait d’encre, de « feu sous la glace » ou pro­cède par petites touches selon qu’elle nous parle de Van Gogh, de Goya, de Piero della Fran­cesca ou de Watteau, le « petit tou­cheur »[1]. Michon « intériorise » la peinture[2]. Il y est chez lui, soit qu’il laisse cette « fabrique générali­sée de noblesse »[3] conférer gran­deur et dignité aux êtres et aux lieux les plus ordinaires, soit qu’il « trans­vase » tout entiers ses personnages dans un tableau[4], soit encore qu’il s’installe dans le fond noir du Saint Thomas de Vélasquez. Comme Rilke, comme Hofmann­sthal que la vision des toiles de Van Gogh rend soudain « maître de [s]a vie, de [s]es forces, de [s]son intelligence »[5], comme Handke libéré par la « leçon de la Sainte-Victoire »[6], Michon puise dans la peinture la force de travail­ler : « La peinture fait écrire si on ne l’interprète pas, si on s’y perd, si on l’interroge et la pille ». Vie de Joseph Roulin et « Je veux me divertir »[7] sont « nés tout entiers, dit-il, de la contempla­tion du Portrait de Joseph Roulin et du Gilles [de Watteau], mais une contemplation active, une immersion dans les tableaux »[8]. Encore faut-il que l’art reste une sorte de « tractation » avec le monde, qui nous le rende « habitable »[9]


[1] Ibid.

[2] Ibid, p. 68

[3] Ibid., p. 69

[4] « Si mes personnages m’échappaient ou s’ils étaient en danger d’insignifiance, de bana­lité, d’erreur, il me suffisait parfois de les trans­vaser tout entiers dans un ta­bleau » (Le Roi vient…p. 70).

[5] « Les couleurs », in Ecrits en prose (in Susan Alyson Stein, Van Gogh, un peintre, une vie, une œuvre, p. 310).

[6] Sur La Leçon de la Sainte-Victoire, voir infra : « Handke réconcilié ».

[7] 2e récit (consacré à Watteau) de Maîtres et Serviteurs.

[8] Le Roi vient quand il veut, p. 70.

[9] « Les arts doivent viser à une sorte de tractation, de conciliation avec le monde.[…] Le monde  moderne a sans doute plus encore besoin de cette tractation par laquelle il nous devient habitable », in Pierre Michon, Le Roi…, p. 56.

Extrait 2 (p 216-217)Après son premier livre, Michon conçoit donc une nou­velle série de « vies », qu’il dit lui-même « comparable aux huit récits de ses Vies Mi­nuscules »[1]. Il y fait référence peu après la paru­tion de Vie de Joseph Roulin, expliquant que le texte sur Van Gogh n’est que « la partie visible, publiée, d’un ensemble de récits arra­chés à la légende de tel ou tel grand peintre »[2]. La liste donnée alors est complète : « Watteau, Goya, Piero della Francesca, Lor­rain » (sans être close puisqu’elle com­porte un « etc. »). On y trouve les noms des trois peintres de Maîtres et Serviteurs et celui du maître dans Le Roi du bois. Les trois livres compo­sent indéniablement un tout, même si Michon les a fait paraître séparément[3]. Le choix de ces peintres satisfait effectivement à un projet d’ensemble parfaitement cohérent. Il s’agit de poser la ques­tion « qu’est-ce qu’un grand peintre »[4] à partir de quelques ar­tistes incontes­tables qui correspondent à ce qui est pour lui la défini­tion de la pein­ture : saisir le monde, s’approprier le visible. « Il me fallait trou­ver des œu­vres qui soient à chaque fois une mo­dalité très diffé­rente du visi­ble ; et, paral­lèlement, un tempéra­ment d’artistes très différent, une préhension différente du monde, un levier différent d’appropria­tion du visible » confiait-il à Tris­tan Hordé en 1989[5].Un grand peintre n’est pas juste un artiste talentueux, il est d’une certaine façon revenu de l’enfer. Le récit se propose d’explorer le chemin qui mène à l’œuvre en dépit de l’échec : comment la « grâce » agit-elle ? Où est la trace, fût-ce en creux, du danger couru ? Où est celle du désas­tre, évité de justesse, qui se définit précisément de ne rien laisser derrière lui ? En l’absence de témoins, qui se fera l’historien et d’ailleurs faut-il un historien? Ainsi la peinture fait en­core écrire par l’énigme que posent les œu­vres : « Comment avez-vous fait ces œuvres-là en n’étant que ce que vous étiez ?»[6].


[1] Le roi vient quand il veut, p. 26.

[2] Ibid.

[3] Michon garde parfois ses écrits longtemps avant de les donner à l’éditeur si bien que les dates de publication ne signifient rien, leur chronologie n’est pas la vraie.

[4] Cf. la 4e de couverture de Maîtres et serviteurs.

[5] Le Roi vient quand il veut, p. 38.

[6] Le roi vient quand il veut, p. 135 (je souligne).

II- « Corentin le fils, le sixième peintre de Pierre Michon » (portant sur les 3 premiers chapitres des Onze, publiés en 1994-95), Dalhousie french studies n°87 (été 2009)

III- « Devant le tableau, une lecture des Onze de Pierre Michon, Poétique, n°161 (paru mars 2010)

IV- « Les Dieux ont soif a la lumière des Onze », publié le 20 juin 2010 sur le site de LA VIE LITTERAIRE (où comment la réussite de Corentin, peintre de Michon éclaire l’échec de Gamelin, le personnage d’Anatole France) 

 

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