Une image mythologique de Francis Bacon

Ce tableau est non seulement une « étude » de George Dyer tel qu’il a été photographié par John Deakin, en slip, la jambe droite ramenée sur la gauche, c’est-à-dire un portrait au sens baconien du terme mais aussi une image véritablement mythologique. Rien n’y est anecdotique en effet. Le motif du « journal froissé », hors de toute motivation (du type personnage lisant le journal) s’est multiplié dans les toiles après le suicide de George Dyer. Je le tiens pour la version baconienne de l’oracle antique, aussi incompréhensible que celui que prononçait la Pythie et aussi inévitable que lui. C’est comme si l’annonce de sa mort avait paru dans le journal sans que quiconque puisse la déchiffrer pas plus que ne l’ont été les signes avant-coureurs du suicide. La figure assise est au centre d’un rond qui m’évoque le tapis pourpre étalé hypocritement par Clytemnestre sous les pieds d’Agamemnon à son retour de Troie. On le retrouve avec des connotations aussi funestes dans d’autres oeuvres posthumes, par exemple le Triptych in memory of George Dyer.  
Au journal froissé et illisible et au cercle sanglant, s’ajoute la porte entrebâillée qui va bientôt se refermer sur le personnage, un peu comme les panneaux latéraux d’un triptyque ancien, peints sur les deux faces, engloutissent une fois refermés la première image. Bientôt on ne verra plus que ce nouveau tableau à fond bleu ciel évoquant un miroir où se reflètent des parties de l’ancien à gauche et on ne sait quoi à droite. L’ensemble s’inscrit dans un cube invisible que j’ai identifié comme équivalent de l’eccyclème antique, ce dispositif mobile où l’on disposait avant de l’amener devant le public quelque chose qui jusque-là était dissimulé à l’intérieur de la skéné.

About Annie Mavrakis

Agrégée de lettres et docteur en esthétique, Annie Mavrakis a publié de nombreux articles ainsi que deux livres : L'atelier Michon (PUV, février 2019) et La Figure du monde. Pour une histoire commune de la littérature et de la peinture (2008).

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