Un rêve de Stavroguine (Claude Lorrain chez Dostoïevski)

3 janvier 2011
By Annie Mavrakis

   Je suis tombée il y a peu sur ce passage étonnant des Démons de Dostoïevski, qui n’est pas un auteur particulièrement intéressé par la peinture, du moins à ma connaissance. Voyageant en Allemagne, Stavroguine passe par hasard dans une petite ville où il est contraint de s’arrêter quelques heures. Il revoit alors en rêve un tableau de Claude Lorain (ci-dessous avec le texte de Dostoïevki) apparemment idyllique, « enchanteur », un coin en somme de « paradis terrestre » et qui pourtant semble appartenir à la réalité. Or si l’on connaît l’histoire d’Acis et Galatée, on ne regarde pas sans inquiétude cette vision délicieuse. Le géant Polyphème  va bientôt la dévaster. Voilà pourquoi ce rêve merveilleux tourne au cauchemar. Il se dissipe en effet et il ne reste plus qu’un point rouge, une petite araignée mortelle dont la piqûre fait renaître non tout à fait les remords de Stavroguine mais un spectacle insupportable, comme encontrepoint de l’image de Claude Lorrain : celle d’un petit poing tendu et d’un hochement de tête : comme si le rêve suscité par le tableau avait rendu plus cruelle encore la perte d’un bonheur donné et repris (à suivre).

       
Claude Lorrain, Acis et Galatée, Musée de Dresde

DOSTOIEVSKI,  LES DEMONS, La Confession de Stavroguine

   Il y a un an, au printemps, comme je voyageais Allemagne, je laissai passer par distraction la station je devais descendre pour prendre une autre ligne. Je m’arrêtai à la station suivante; il était trois heures l’après-midi, la journée était claire. C’était une toute petite ville allemande. On m’indiqua un hôtel ; il fallait attendre : le train suivant ne passait qu’à onze heures soir. J’étais content de cette aventure, car rien ne pressait. L’hôtel était mauvais et petit, mais tout entouré d’arbres et de parterres de fleurs. On me donna une chambrette étroite. Je dînai bien, et comme j’avais passé toute la nuit en chemin de fer, je m’endormis profondément à quatre heures de l’après-midi.
   Je fis un rêve complètement inattendu pour moi, jamais encore je n’en avais fait de semblables. Mes rêves étaient toujours bêtes ou terribles. Il y a au musée de Dresde un tableau de Claude Lorrain qui figure au catalogue sous le titre d’Acis et Galatée, je crois. Moi, l’appelais, je ne sais pourquoi, L’Âge d’or. Je l’avais remarqué depuis longtemps et je l’avais revu encore auparavant. Peut-être même étais-je allé à uniquement pour cela. C’est ce tableau que je vis en rêve, non comme un tableau pourtant, mais une réalité. C’était de même que dans le tableau, un coin de l’Archipel grec, et j’étais, semble-t-il, revenu de trois mille ans en arrière. Des flots bleus et des îles et des rochers, des rivages florissants ; au loin, un panorama enchanteur, l’appel du soleil couchant…Les mots ne peuvent décrire cela. C’était ici le berceau de l’humanité, et cette pensée remplissait mon âme d’un amour fraternel. C’était le paradis terrestre; les dieux descendaient du ciel et s’unissaient aux hommes; ici s’étaient déroulées les premières scènes de la mythologie. Ici vivait une belle humanité. Les hommes se réveillaient et s’endormaient heureux et innocents ; les bois retentissaient de leurs joyeuses chansons ; le surplus de leurs forces abondantes s’épanchait dans l’amour, dans la joie naïve. Et je le sentais, tout en discernant l’avenir immense qui les attendait et dont ils ne se doutaient même pas, et mon cœur frémissait à ces pensées. Oh ! comme j’étais heureux que mon cœur frémît et que je fusse enfin capable d’aimer ! Le soleil déversait ses rayons sur les îles et sur la mer et se réjouissait de ses beaux enfants. Vision admirable ! Illusion sublime ! Rêve le plus impossible de tous, mais auquel l’humanité a donné toutes ses forces, pour lequel elle a tout sacrifié; au nom duquel on mourut sur la croix, on tua les prophètes, sans lequel les peuples ne voudraient pas vivre, sans lequel ils ne pourraient même pas mourir. Et tout cela je l’ai vécu dans mon rêve. Je ne sais pas exactement ce que j’ai vu ; il s’agissait plutôt d’une sensation. Mais les rochers et la mer, les rayons obliques du soleil couchant – tout cela, il me semblait encore le voir quand je me réveillai et ouvris les yeux, pour la première fois de ma vie littéralement baignés de larmes. La sensation d’un bonheur encore inconnu me traversa le cœur, j’en eus même mal. C’était déjà le soir ; à travers la verdure des fleurs qui garnissaient la fenêtre, le soleil couchant dardait dans ma chambre un faisceau oblique d’ardents rayons et me baignait de lumière. Je me hâtai de refermer les yeux comme pour essaye d’évoquer encore une fois le rêve disparu, mais soudain je distinguai au milieu d’une lumière vive, très vive, un minuscule point rouge. C’est ainsi que cela commença. Et brusquement je me rappelai la petite araignée rouge. Je la vis telle que je l’avais contemplée sur la feuille de géranium tandis que le soleil déversait comme en ce moment ses rayons obliques. Quelque chose d’aigu pénétra en moi ; je me dressai et m’assis sur le lit. Voilà exactement comment les choses se passèrent.            
» Je vis devant moi (oh ! pas en réalité ! si seulement cela avait été un fantôme à qui j’eusse pu adresser la parole !), je vis Matriocha amaigrie, les yeux fiévreux, exactement telle qu’elle était lorsqu’elle se tenait sur le seuil de ma chambre et, hochant la tête, me menaçait de son petit poing. Et jamais rien ne me fut aussi douloureux. Pitoyable désespoir d’un petit être impuissant, à l’intelligence encore informe, et qui me menaçait (de quoi? que pouvait-il me faire ?), mais certainement n’accusait que lui-même. Jamais encore rien de sem­blable ne m’était arrivé. Je restai assis toute la nuit sans bouger, ayant perdu la notion du temps. Je voudrais maintenant m’expliquer et dire aussi clairement que possible ce qui se passait en moi. Est-ce là ce qu’on appelle les remords de conscience, le repentir? Je l’ignore encore aujourd’hui. Ce qui m’est insupportable, c’est uni­quement cette vision, et justement sur le seuil, avec son petit poing levé et menaçant; ni avant ni après mais précisément à cette minute; rien que l’aspect qu’elle avait alors, rien que cet instant, rien que ce hochement de tête. Ce geste, le fait précisément qu’elle me mena­çait, ne me paraît plus ridicule mais horrible. Je ressens pour elle une pitié aiguë, à en devenir fou, et je suis prêt à abandonner mon corps à toutes les tortures pour que cette chose ne se soit pas produite ce jour-là. Ce n’est pas mon crime que je regrette, ni la mort de l’enfant ; c’est uniquement cet instant qu’il m’est impossible, absolument impossible de supporter, car depuis lors elle m’apparaît chaque jour et je sais avec certitude que je suis condamné. Elle n’apparaît pas d’elle-même, c’est moi qui l’évoque, mais il m’est impossible de ne pas l’évoquer, bien que je ne puisse vivre avec cela. Oh ! si je pouvais la voir une fois réellement, au moins en hal­lucination ! Je voudrais qu’elle me regardât ne fût-ce qu’une fois encore, comme ce jour-là, de ses grands yeux fiévreux, qu’elle me regardât droit dans les yeux et y vît … Quelle stupidité ! jamais cela n’arrivera.
» Pourquoi donc aucun de mes souvenirs n’éveille­-t-il en moi rien de semblable? J’en ai beaucoup cepen­dant, et de pires encore peut-être au jugement humain … Or ils n’éveillent en moi qu’une simple haine tout au plus, d’ailleurs provoquée par mon état actuel ; autrefois je les oubliais avec le plus grand sang-froid, je les écartais tous et j’étais artificiellement tranquille.

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4 Responses to Un rêve de Stavroguine (Claude Lorrain chez Dostoïevski)

  1. Catherine Selosse on 10 décembre 2011 at 8 h 43 min

    Dostoievski attribue ce rêve, quelques années plus tard, à Versilov, dans L’Adolescent, en reprenant les mêmes termes, à quelques nuances près.
    Ma recherche d’une reproduction du tableau de Claude Lorrain m’a permis de découvrir votre site que je trouve extrêmement intéressant et que je vais garder dans mes favoris.
    Merci

  2. Emma on 30 mai 2014 at 23 h 18 min

    Merci pour cette belle émotion partagée . Troublée par « le rêve de Stavroguine » , Je suis arrivée sur votre site si intéressant et je me suis permise d’en extraire une partie du texte , en espérant ne pas vous déplaire par cet emprunt .

  3. Yahya Bensouda on 20 mars 2016 at 5 h 13 min

    Je ne découvre votre site que fort à propos : je viens de terminer les Démons il y a à peine une heure. Et quand j’ai revu le tableau de Claude Lorrain qui s’affichait sur l’écran de mon téléphone, j’ai lu en légende, à ma grande surprise, « un rêve de Stavroguine »…
    Je voulais juste te dire que Dostoïevski, d’après ce que j’ai lu de lui, fait souvent mention de tableaux dans ses romans. En l’occurrence, dans les Démons, Stépane Trophimovitch voue un culte à la « Madone de la Sixitine » de Raphaël. Dans l’Idiot aussi, le prinde Mychkine est tellement fasciné et choqué par « le Corps du Christ mort dans la tombe » de Hans Holbein le Jeune, qu’il déclare : « Mais, ce tableau, il serait capable de vous faire perdre la foi ».
    En tout cas, je tiens à te féliciter pour ce site et à te souhaiter bonne continuation. C’est dorénavant dans mes favoris.

  4. Annie Mavrakis on 24 avril 2017 at 18 h 29 min

    Je réponds un peu tard, après avoir relu L’Idiot. J’écrirai sans doute bientôt sur les références au tableau d’Holbein dans ce livre. Merci de me l’avoir signalé!

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