Encore un sonnet de Borges : « Echecs » II

Je ne résiste pas au plaisir de recopier le deuxième sonnet sur les échecs dans la traduction cette fois encore de Jacques Ancet. Et j’en profite pour reproduire cette photo de Borges, en roi inattendu de l’échiquier poétique…    

Borges en 1969

 

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

  
   

    

    

    

    

Roi faible, torve fou, et acharnée,
La reine, tout directe et pion malin
Sur le noir et le blanc de leur chemin
Cherchent et se livrent un combat concerté.
   

Ils ne connaissent pas la primauté
De la main qui gouverne leur destin,
Ils ignorent qu’une rigueur sans frein
Commande leur journée, leur liberté
    

Le joueur lui aussi est prisonnier
(Omar l’a dit) d’un tout autre échiquier
Où blancs sont les jours et noires les nuits.
   

Dieu pousse le joueur et lui, la dame.
Quel dieu derrière Dieu, tisse la trame?
Poussière et temps et songe et agonies?
    

About Annie Mavrakis

Agrégée de lettres et docteur en esthétique, Annie Mavrakis a publié de nombreux articles ainsi que deux livres : L'atelier Michon (PUV, février 2019) et La Figure du monde. Pour une histoire commune de la littérature et de la peinture (2008).

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4 Comments on “Encore un sonnet de Borges : « Echecs » II”

  1. Voici une traduction mienne qui n´est pas, parce que loyales les deux à l´original, fondamentalement différente de celle de Ancet. Si d´aventure elle était mauvaise, cela ne pouvait être que parce que je ne joue pas aux échecs et l´échec serait double.

    Roi léger, toi fou biais, acharnée
    reine, tour directe et pion malin
    sur le noir et blanc du chemin
    cherchent et livrent leur lutte armée

    Ils ne savent pas que la main signalée
    du joueur gouverne leur destin,
    ne savent pas qu´un excès diamantin
    fixe leur libre guise et leur journée

    Le joueur également est prisonnier
    (la sentence est d´Omar)d´un autre échiquier
    de nuits noires et de blanches infamies

    Dieu meut le joueur et celui-ci la pièce
    quel Dieu derrière Dieu la trame acquiesce
    de poussière et temps et rêve et agonies ?
    ——————

    Tenue rey, sesgo alfil, encarnizada
    reina, torre directa y peón ladino
    sobre lo negro y blanco del camino
    buscan y libran su batalla armada.

    No saben que la mano señalada
    del jugador gobierna su destino,
    no saben que un rigor adamantino
    sujeta su albedrío y su jornada.

    También el jugador es prisionero
    (la sentencia es de Omar) de otro tablero
    de negras noches y blancos días.

    Dios mueve al jugador, y éste, la pieza.
    ¿Qué Dios detrás de Dios la trama empieza
    de polvo y tiempo y sueño y agonías?

    Parmi les licences poètique, justifiables par le transfert de langage, que je me suis permi, se trouve le remplacement de « rigor » par excès. J´ai conservé la lourdeur cherchée de « sentencia » parce que les mots, évidemment, jugent.
    La substitution de « días » par infamies est purement arbitraire mais prolonge l ´effet dramatique du poème (et de la vie); satisfait la dictature de la rime. Je ne voudrais point terminer cette digression sans m´excuser, regretter presque, d´avoir converti maladroitement « empieza » en acquiesce.

    PS: J´espère que la propriétaire de ce blog que je ne connais absolumment pas saura me pardonner de m´être auto-invité. Mais j´ai cru que le sujet, la poesie aussi peut être, me justifiaient. (J´ai trouvé votre blog par hasard, en cherchant sur Google des traductions en français de Borges).

  2. Si j’osais je vous demanderais de lire ou relire le chapitre « Sémantique de la poésie » dans « La production du texte » de Riffaterre, de façon à ce que vous respectiez davantage la lettre du poème, c.a.d les signifiants.
    Cordialement,

    votre lecteur

  3. Osez, cher lecteur! Mais je n’ai fait que recopier une traduction existante. Pourriez-vous préciser les objections que vous faites à celle d’Ancet? La question de la « lettre », en poésie plus encore qu’ailleurs, est évidemment délicate et l’on ne peut que suivre Riffaterre sur ce point. Mais que signifie « respecter les signifiants » quand on passe d’une langue à une autre? Ceci dit, certains en prennent vraiment à leur aise, comme Pierre Leyris par exemple avec T.S. Eliot (glose plus que traduction!). Et puis il y a aussi la question du rythme, faut-il traduire les vers en vers par exemple? J’ai eu un échange sur ce point avec Yves Bonnefoy à propos de ses traductions de Pétrarque (que je publierai peut-être un jour sur ce blog).

  4. Mille excuses, j’ai cru que la traduction précédente était de vous.
    Oui, Jacques Ancet respecte l’équilibre entre l’esprit et la lettre du poème de Borges.
    Quant au respect des signifiants, il me paraît préférable de ne pas sacrifier
    le système des oppositions dans lequel ils s’inscrivent dans une langue au bénéfice de la rime:
    nuits et jours opposent aux cases de l’échiquier l’inéluctable alternance de l’ombre et de la lumière.
    En choisissant « infamies », le traducteur délaisse une symétrie signifiante et donc la métaphore et l’interrogation:
    la destinée humaine est-elle comme soumise au caprice d’un dieu ?
    Il délaisse aussi la conjonction du temps et de l’espace, commune au jeu et à la vie.
    Je n’aurais pas dû employer le mot « respectiez ». Je me garde bien de tout jugement de valeur à l’égard de Sopadeajo, j’essaie d’exprimer la position d’un poéticien que je ne suis pas et je conçois bien la difficulté de traduire des poèmes.

    Cordialement

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