Un sonnet cubiste d’Aragon

18 mars 2011
By Annie Mavrakis

« Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques », disait André Chénier. Voici un bel exemple de collision/collusion du moderne et de l’ancien tous deux à leur comble : sonnet virtuose, à la fois précis et délicieusement décalé, avec ses alexandrins improbables (Brno : 1 ou 2 syllabes?) et retombant artistiquement sur leurs pieds ; collage jubilatoire d’éléments hétéroclites, « pot-pourri » conforme au programme annoncé par le titre puisque cet hymne à la radio convoque l’ancienne prosodie avec ses diérèses, ses -e articulés devant consonnes et ses liaisons, la mythologie, la géographie de guerre et ses noms propres imprononçables, la publicité, les sigles, etc.  Et le plaisir naît précisément de ce jeu avec les codes familiers qu’il faut connaître à fond pour ainsi détourner. On se délecte en particulier de la rime b (i-o) commandée par le nom d’Io et sans doute par radi-o, le summum du raffinement étant atteint par la rime équivoquée au vers 10, en -est : caressent/Toulouse et l’invention pour le sizain d’un schéma inédit sur deux rimes au lieu de trois : cdd-cdc 
Oeuvre archi-savante donc, autant qu’irrévérentieuse.

Petite suite sans fil

Hilversum Kalundborg Brno L’univers crache
Des parasites dans Mozart du lundi au
Dimanche l’idiot speaker te dédie Ô
Silence l’insultant pot-pourri qu’il rabâche

Mais Jupiter tonnant amoureux d’une vache
Princesse avait laissé pourtant en rade Io
Qui tous les soirs écoutera la radio
Pleine des poux bruyants de l’époux qui se cache

Comme elle – c’est la guerre – écoutant cette voix
Les hommes restent là stupides et caressent
Toulouse PTT Daventry Bucarest

Et leur espoir le bon vieil espoir d’autrefois
Interroge l’éther qui lui donne pour reste
Les petites pilules Carter pour le foie

Louis Aragon,
Le Crève-cœur
, 1941

Tags: , ,

3 Responses to Un sonnet cubiste d’Aragon

  1. roubaud on 11 septembre 2012 at 15 h 07 min

    ouais c’est du aragon à la fois génial, savant et mauvais, de mauvais goût: non respect du genre, beaucoup de libertés olé, olé…

  2. roubaud on 11 septembre 2012 at 16 h 20 min

    - et bonjour les hiatus !!!

    lundi au
    tonnant amoureux
    pourtant en rade

    - et les coupes à l’hémistiche

    - et la métrique: Brno PTT ?

    - et les rimes pas très riches: voix – autrefois (masculines)- foie (féminine)

  3. roubaud on 12 septembre 2012 at 11 h 05 min

    oui je crois que j’ai été censuré quant à ma critique de ce sonnet; n’importe je n’ai rien à changer à ce que j’ai dit hier, à savoir que c’est un sonnet mauvais, de mauvais goût ne respectant aucunement l’esprit du sonnet de ce genre si pointu, exigeant; or aragon ne l’est pas; ce qui est regrettable.d’ailleurs j’ai lu quelque part sur la toile qu’aragon n’était pas un « bon sonnetiste » et ça se voit ici. désolé pour cette critique un peu acerbe mais lucide.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

LA FIGURE DU MONDE

    4e de couverture
Le sort de la peinture importe depuis toujours aux écrivains, qui n’ont jamais interrompu leur dialogue avec les tableaux. L’oeuvre des plus grands d’entre eux, de Diderot, de Balzac, de Zola ou de Proust, en témoigne parmi d’autres.
Mais depuis le XIXe siècle ce dialogue est devenu problématique car la fiction et la représentation, qui définissaient pour la littérature et la peinture un espace d’échange et de partage, ont été progressivement évacuées des arts plastiques...

En savoir plus

Commander chez l'éditeur