Le surendettement chez Balzac et…Fassbinder

22 mai 2011
By Annie Mavrakis
 

Je veux seulement que vous m'aimiez

Le hasard des lectures m’a fait tomber sur le passage de Melmoth réconcilié (reproduit ci-dessous) juste après avoir vu le téléfilm réalisé par Fassbinder en 1976 et qui sort ces jours-ci dans les salles : Je veux seulement que vous m’aimiez. Or dans le récit de Balzac comme dans le poignant mélodrame du cinéaste allemand, il est question de ce qu’on appelle aujourd’hui le surendettement et qui n’est finalement que le processus par lequel se rémunère le manque d’amour. Quand Castanier, ancien militaire devenu le caissier de confiance de Nucingen, gros quincagénaire dont la tête ressemble à un potiron et Peter le beau maçon prêt à tout pour être aimé de ses parents rencontrent l’âme soeur, rien n’est assez beau pour la femme qui les dédommage enfin. Peter, qui a construit une maison à ses parents et ainsi obtenu leur affection pendant quinze jours, se sentirait humilié si sa femme devait partager le dénuement de sa condition d’ouvrier. Comme chez Balzac, la jeune épouse est « désintéressée » ; elle ne demande rien à Peter, elle accepterait de dormir sur un matelas ; mais elle ne refuse pas les meubles à la mode, les vêtements hors de prix, les bijoux ruineux qu’il achète pour elle. Elle ne refuse pas l’onéreuse machine à tricoter qu’il lui donne pour son anniversaire alors même qu’elle sait qu’il n’a pas les moyens de la lui offrir. Et ainsi s’enclenche le processus qui conduit au crime un homme irréprochable. Voilà comment Fassbinder en parle : « Celui qui aime, ou qui aime plus que l’autre, ou qui est plus accroché à cet amour, ou à cette relation, naturellement c’est lui qui est dominé. Et c’est lié au fait que celui qui aime moins a plus de pouvoir, ça, c’est clair. Parvenir à accepter un sentiment, un amour, un besoin, ça demande une grandeur d’âme que la plupart des gens n’ont pas. C’est pourquoi la plupart du temps, ça se passe de façon assez moche. » (Fassbinder par lui-même, G3J éditeur, 2010)       

Déjà Balzac, comme on le verra en lisant le texte, liait à cette situation (aimer plus que l’autre, avoir besoin de cet amour pour exister) la spirale du surendettement. Tout est déjà dans l’auteur de la Comédie humaine : on ne le dira jamais assez. Admirons avec quelle précision chirurgicale Balzac démonte le processus. Déjà, vers la fin des années 30 du XIXe siècle, avant les cartes de crédit et les « facilités » de paiement au coût exorbitant, on savait très bien ruiner un être assoiffé d’amour et de reconnaissance.              

Comme beaucoup de femmes auxquelles la nature semble avoir donné pour des­tinée de creuser l’amour jusque dans ses dernières profondeurs, madame de La Garde était désinté­ressée. Elle ne demandait ni or, ni bijoux, ne pen­sait jamais à l’avenir, vivait dans le présent, et sur­tout dans le plaisir. Les riches parures, la toilette, l’équipage si ardemment souhaités par les femmes de sa sorte, elle ne les acceptait que comme une harmo­nie de plus dans le tableau de la vie. Elle ne les vou­lait point par vanité, par désir de paraître, mais pour être mieux. D’ailleurs, aucune personne ne se passait plus facilement qu’elle de ces sortes de choses. Quand un homme généreux, comme le sont presque tous les militaires, rencontre une femme de cette trempe, il éprouve au cœur une sorte de rage de se trouver inférieur à elle dans l’échange de la vie. Il se sent capable d’arrêter alors une diligence afin de se procurer de l’argent, s’il n’en a pas assez pour ses prodigalités. L’homme est ainsi fait. Il se rend quelquefois coupable d’un crime pour rester grand et noble devant une femme ou devant un public spécial. Un amoureux ressemble au joueur qui se croirait déshonoré s’il ne rendait pas ce qu’il em­prunte au garçon de salle, et qui commet des mons­truosités, dépouille sa femme et ses enfants, vole et tue pour arriver les poches pleines, l’honneur sauf aux yeux du monde qui fréquente la fatale mai­son. Il en fut ainsi de Castanier. D’abord, il avait mis Aquilina dans un modeste appartement à un quatrième étage, et ne lui avait donné que des meubles extrêmement simples. Mais en découvrant les beautés et les grandes qualités de cette jeune fille, en en recevant de ces plaisirs inouïs qu’aucune expression ne peut rendre, il s’en affola et voulut parer son idole. La mise d’Aquilina contrasta si comiquement avec la misère de son logis que, pour tous deux, il fallut en changer. Ce changement emporta presque toutes les économies de Castanier qui meubla son appartement semi-conjugal avec le luxe spécial de la fille entretenue. Une jolie femme ne veut rien de laid autour d’elle. Ce qui la distingue entre toutes les femmes est le sentiment de l’homo­généité, l’un des besoins les moins observés de notre nature, et qui conduit les vieilles filles à ne s’entou­rer que de vieilles choses. Ainsi donc il fallut à cette délicieuse Piémontaise les objets les plus nouveaux, les plus à la mode, tout ce que les marchands avaient de plus coquet, des étoffes tendues, de la soie, des bijoux, des meubles légers et fragiles, de belles porcelaines. Elle ne demanda rien. Seulement quand il fallut choisir, quand Castanier lui disait : « Que veux-tu? » elle répondait : – « Mais ceci est mieux! » L’amour qui économise n’est jamais le véritable amour, Castanier prenait donc tout ce qu’il y avait de mieux. Une fois l’échelle de proportion admise, il fallut que tout, dans ce ménage, se trou­vât en harmonie. Ce fut le linge, l’argenterie et les mille accessoires d’une maison montée, la batterie de cuisine, les cristaux, le diable! Quoique Casta­nier voulût, suivant une expression connue, faire les choses simplement, il s’endetta progressivement. Une chose en nécessitait une autre. Une pendule voulut deux candélabres. La cheminée ornée demanda son foyer. Les draperies, les tentures furent trop fraîches pour qu’on les laisser noircir par la fumée, il fallut faire poser des cheminées élégantes, nouvellement inventées par des gens habiles en prospectus et qui promettaient un appareil invincible contre la fu­mée. Puis Aquilina trouva si joli de courir pieds nus sur le tapis de sa chambre que Castanier mit par­tout des tapis pour folâtrer avec Naqui ; enfin il lui fit bâtir une salle de bain, toujours pour qu’elle fût mieux. Les marchands, les ouvriers, les fabricants de Paris ont un art inouï. pour agrandir le trou qu’un homme fait à sa bourse; quand on les consulte, ils ne savent le prix de rien, et le paroxysme du désir ne s’accommode jamais d’un retard, ils se font ainsi faire les commandes dans les ténèbres d’un devis approximatif, puis ils ne donnent jamais leurs mémoires, et entraînent le consomma­teur dans le tourbillon de la fourniture. Tout est délicieux, ravissant, chacun est satisfait. Quelques mois après, ces complaisants fournisseurs reviennent métamorphosés en totaux d’une horrible exigence ; ils ont des besoins, ils ont des paiements urgents, ils font même soi-disant faillite, ils pleurent et ils touchent! L’abîme s’entrouvre alors en vomissant une colonne de chiffres qui marchent quatre par quatre, quand ils devaient aller innocemment trois par trois. Avant que Castanier connût la somme de ses dépenses, il en était venu à donner à sa maîtresse un remise chaque fois qu’elle sortait, au lieu de la laisser monter en fiacre. Castanier était gourmand, il eut une excellente cuisinière ; et, pour lui plaire, Aquilina le régalait de primeurs, de raretés gastro­nomiques, de vins choisis qu’elle allait acheter elle­même. Mais n’ayant rien à elle, ses cadeaux, si pré­cieux par l’attention, par la délicatesse et la grâce qui les dictaient, épuisaient périodiquement la bourse de Castanier, qui ne voulait pas que sa Naqui restât sans argent, et elle était toujours sans argent! La table fut donc une source de dépenses considérables, relativement à la fortune du caissier. L’ex-dragon dut recourir à des artifices commerciaux pour se pro­curer de l’argent, car il lui fut impossible de renon­cer à ses jouissances. Son amour pour la femme ne lui avait pas permis de résister aux fantaisies de la maîtresse. Il était de ces hommes qui, soit amour-­propre, soit faiblesse, ne savent rien refuser à une femme, et qui éprouvent une fausse honte si violente pour dire : – Je ne puisMes moyens ne me per­mettent pas… Je n’ai pas d’argent, qu’ils se ruinent. Donc, le jour où Castanier se vit au fond d’un pré­cipice et que pour s’en retirer il dut quitter cette femme et se mettre au pain et à l’eau, afin d’acquit­ter ses dettes, il s’était si bien accoutumé à cette femme, à cette vie, qu’il ajourna tous les matins ses projets de réforme. Poussé par les circonstances, il emprunta d’abord. Sa position, ses antécédents lui méritaient une confiance dont il profita pour combi­ner un système d’emprunt en rapport avec ses be­soins. Puis, pour déguiser les sommes auxquelles monta rapidement sa dette, il eut recours à ce que le commerce nomme des circulations. C’est des billets qui ne représentent ni marchandises ni valeurs pécu­niaires fournies, et que le premier endosseur paie pour le complaisant souscripteur, espèce de faux to­léré parce qu’il est impossible à constater, et que d’ailleurs ce dol fantastique ne devient réel que par un non-paiement. Enfin, quand Castanier se vit dans l’impossibilité de continuer ses manœuvres financières, soit par l’accroissement du capital, soit par l’énormité des intérêts, il fallut faire faillite à ses créan­ciers. Le jour où le déshonneur fut échu, Castanier préféra la faillite frauduleuse à la faillite simple, le crime au délit. Il résolut d’escompter la confiance que lui méritait sa probité réelle, et d’augmenter le nombre de ses créanciers en empruntant, à la fa­çon du célèbre caissier du Trésor royal, la somme nécessaire pour vivre heureux le reste de ses jours en pays étranger.          

 

Tags: , , , ,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

LA FIGURE DU MONDE

    4e de couverture
Le sort de la peinture importe depuis toujours aux écrivains, qui n’ont jamais interrompu leur dialogue avec les tableaux. L’oeuvre des plus grands d’entre eux, de Diderot, de Balzac, de Zola ou de Proust, en témoigne parmi d’autres.
Mais depuis le XIXe siècle ce dialogue est devenu problématique car la fiction et la représentation, qui définissaient pour la littérature et la peinture un espace d’échange et de partage, ont été progressivement évacuées des arts plastiques...

En savoir plus

Commander chez l'éditeur