Livre

4e de couverture

Le sort de la peinture importe depuis toujours aux écrivains, qui n’ont jamais interrompu leur dialogue avec les tableaux. L’oeuvre des plus grands d’entre eux, de Diderot, de Balzac, de Zola ou de Proust, en témoigne parmi d’autres. Mais depuis le XIXe siècle ce dialogue est devenu problématique car la fiction et la représentation, qui définissaient pour la littérature et la peinture un espace d’échange et de partage, ont été progressivement évacuées des arts plastiques. Pourtant, alors que les peintres s’engageaient dans un processus d’autonomisation toujours plus radicale de leur pratique, leurs anciens partenaires au sein de l’ut pictura poesis ont su maintenir vivante l’histoire commune des deux arts; ils n’ont renoncé ni à ce que la peinture pouvait leur apporter (un mode spécial d’accès au visible, la conscience aussi des limites de leur propre outil), ni au rôle qu’ils pensent avoir à jouer dans l’avenir de la peinture. Ce livre aura atteint son but s’il parvient à faire entendre leur voix, mais aussi celle des écrivains de notre temps qui s’appuyant notamment sur des artistes intempestifs comme Hopper, Giacometti, Bacon ou Balthus, ont compris que la survie d’une peinture ayant affaire au monde et au sens était nécessaire. D’Artaud à Bonnefoy, de Genet à Leiris, Handke ou Michon, ils nous invitent à reprendre confiance dans l’art. Ecoutons-les car leurs interventions, apparemment dispersées et vagabondes, se répondent et convergent de plus en plus vers un même espoir de voir revenir les peintres au sein de l’espace commun des arts.
 

Agrégée de Lettres et Docteur en Esthétique et Sciences de l’art de L’Université Paris I, Annie Mavrakis enseigne la littérature et le théâtre. Elle a publié des articles d’histoire de l’art et d’esthétique et contribué à plusieurs numéros de la revue Poétique.

Table

Introduction : Pourquoi revenir à l’ut pictura poesis ?

I – Avatars de l’ut pictura poesis

1. De Vinci à la querelle du dessin et de la couleur
2. Diderot aux prises avec l’ut pictura poesis
3. Lessing
4. De la « poésie muette » à la peinture aveugle

II – Résistance de l’histoire commune

A Les leçons de la peinture
1. Décrire l’invisible (Dominique de Fromentin)
2. Le « rêve de peinture » de Proust
3. Handke réconcilié ?

B – Des fictions pour le peintre

1. Le roman du peintre
2. Un rêve de Michel Butor
3. Rezvani « en lecture du peint »
4. Le polyptyque de Pierre Michon

III  - La Figure du Monde

1. Notre temps et ses « intempestifs »
2. Référence ou ressemblance ?
3. Pour un réalisme de l’improbable

Ouvrages cités

Index

RECENSIONS

Ut pictura poesis La figure du monde. pour une histoire commune de la littérature et de la peinture, d’Annie Mavrakis par Rafik Darragi

Dans L’art poétique de Horace, un simple vers (le vers 361) «ut pictura poesis erit» (Une poésie sera comme une peinture) s’est transformé au cours des siècles en une véritable injonction invitant le poète à imiter la peinture. Faut-il l’avouer ? C’est une tâche ardue que peu d’écrivains accomplissent avec bonheur. En effet, comment croire que la narration puisse suppléer le visuel, transcrire le sublime ? Rendre par la plume la beauté d’une peinture est toujours une gageure. On se réfère souvent à cet égard aux écrits de Diderot, de Balzac, de Zola ou de Proust. On peut citer aussi, plus proches de nous, des œuvres marquantes, comme celles de Yves Bonnefoy. Mais comme elle se trouve à la croisée de plusieurs disciplines, la littérature a tout naturellement fini par dominer la peinture. Cette ‘‘dominance » de la littérature, on le devine aisément, n’est pas pour plaire aux peintres eux-mêmes. Le pinceau, affirment-ils, est plus puissant que la plume car si cette dernière s’adresse à l’esprit, le pinceau, lui, s’adresse non seulement aux sens mais aussi à l’esprit, de sorte que le tableau peut devenir un «lieu de la perte et de l’affirmation du réel» si l’on en croit Yves Bonnefoy (L’Improbable, p.43) D’où cette tendance à l’émancipation de plus en plus visible dans les peintures modernes. Dans la collection «Littératures comparées» des Editions de L’Harmattan, un livre qui vient de paraître traite de cet interminable débat. Ecrit par une universitaire, Annie Mavrakis, il se présente comme un travail scientifique mais aussi comme une plaidoirie en faveur d’une fusion des arts. Axée sur la dissymétrie entre les deux domaines, la première partie, intitulée, «Avatars de l‘‘ut pictura poesis »» retrace l’histoire de la domination de la littérature à travers les tentatives d’artistes reconnus de mettre en cause cette domination. Parmi eux, Léonard de Vinci qui écrivait dans ses Carnets (227) : «Vous avez mis la peinture au rang des arts mécaniques. En vérité, si les peintres disposaient des mêmes moyens que vous pour célébrer leurs propres œuvres, je doute qu’elles eussent encouru le reproche d’une épithète aussi vile.» L’intellect pour apprécier… Selon Léonard de Vinci, si la littérature est un art libéral, elle n’est pas pour autant supérieure à la peinture, «petite-fille de la nature et parente de Dieu», dans la mesure où, par le biais d’un travail manuel, toutes les deux ne sont qu’un enregistrement de … «ce qui est issu de l’esprit». Soucieux de la traduction directe du visible, Vinci ajoute : «L’œil, appelé ‘‘fenêtre de l’âme », est la principale voie par où notre intellect peut apprécier pleinement et magnifiquement l’œuvre infinie de la nature». Par conséquent, la peinture, à la fois «science» et philosophie, surpasse de loin cet art «libéral»qu’est la littérature. Plus étoffée, la deuxième partie apparaît comme la «substantifique moëlle» de l’œuvre. En évoquant la résistance des «gardiens de la doxa» devant la poussée de la peinture moderne, en soulignant adroitement ce qui leur manque le plus, c’est-à-dire «la capacité de s’adresser directement à l’esprit à travers des images matérielles…(p.106), l’auteure dévoile l’ambition secrète des écrivains de percer enfin «le mystère de la peinture», l’art de «toucher les choses dans leur épaisseur, dans leur être.» (107). Tâche ardue, hors de portée de l’écrivain rêvant de peinture et de mise en abyme, mais souvent réduit à faire appel à l’imagination et à la sensibilité du lecteur chaque fois qu’il désire renoncer au plausible et décrire l’invisible. Mais dans cette deuxième partie, il est également question du «roman du peintre» (p.111), signe prémonitoire d’une autodestruction, nécessitant, selon certains auteurs, «un ancrage dans la fiction» (p.111). La troisième partie, reprenant le titre de l’étude, «La Figure du Monde», se veut une conclusion, mais aussi une plaidoirie pour une «histoire commune». Certes, le débat reste ouvert, car bien que les libertés prises par les peintres modernes rendent ce but de plus en plus hypothétique, l’auteure rend hommage aux écrivains qui croient encore à l’antique «ut pictura poesis», à ce rêve de fusion des arts : «Plus dialecticiens que bien des peintres, les écrivains nous font donc comprendre par leur vigilance que les voies à sens unique de l’autonomie et de la pureté sont décidément des voies sans issue.» p.282 Il n’en demeure pas moins que la vérité dans ce cas reste insaisissable. C’est elle qui commande l’effort et, par conséquent, c’est finalement à vous, et à vous seuls, qui lisez le poème, à vous seuls, qui contemplez le tableau que revient le droit de trancher. Précisons, pour finir, que cette étude magistrale, qui comprend des articles remaniés parus dans la revue Poétique, contient un index et une bibliographie. R.D.

La Figure du monde, pour une histoire commune de la littérature et de la peinture, de Annie Mavrakis L’Harmattan, 304 pages.

« Le grand rêve de la fusion des arts » (par Alain de Benoist, paru dans Eléments, n°131, mai-juin 2009)

Les œuvres littéraires ont de tout temps été en dialogue avec les tableaux. Horace, dans L’art l’art poétique le proclamait déjà : «Une poésie sera comme une peinture » (Ut pictura poesis erit). Mais ce dialogue est-il encore possible quand la littérature se déprend de plus en plus des règles de l’écriture, tandis que l’art a depuis longtemps cessé de se considérer comme dépendant lui-même des règles de l’esthétique? De Vinci à Michel Butor, en passant par  Diderot, Lessing, Peter Handke et Rezvani, Annie Mavrakis, dans La figure du Monde, passe en revue quelques épisodes majeurs de l’histoire du grand rêve de la fusion des arts. Elle montre comment les voies de la littérature et de la pein­ture, après avoir longtemps cheminé de concert, ont fini par se séparer: « Tout se joue alors pour chaque art orphelin dans le deuil fait ou non de l’ancien partenaire». «Orphelin» est bien le mot qui convient, si 1′on admet que la littérature n’existe poétiquement que par ce qui, échappant aux mots, renvoie nécessairement à des images. Aujourd’hui, dans le champ de ruines des images du monde, l’ancien idéal de pureté de l’art peut-il encore subsister? Au terme de cette savante et passionnante élude, Annie Mavrakis plaide pour un « réalisme de l’improbable», c’est-à-dire pour une manière nouvelle de rendre pleinement visible l’invisible, ce qui implique de se défaire, une fois pour toutes, de l’illusion que l’«affirmation nue qui ne prend appui sur aucune ressemblance» (Michel Foucault) peut produire des « choses », alors qu’elle ne débouche que sur la vacuité du Rien. Une autre façon de dire que la présence est indissociable de la figuration.

Annie Mavrakis, La figure du monde. Pour une histoire commune de la littérature et de la peinture et de la peinture. L’Harmattan, 303 p., 28 €.

 

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LA FIGURE DU MONDE

    4e de couverture
Le sort de la peinture importe depuis toujours aux écrivains, qui n’ont jamais interrompu leur dialogue avec les tableaux. L’oeuvre des plus grands d’entre eux, de Diderot, de Balzac, de Zola ou de Proust, en témoigne parmi d’autres.
Mais depuis le XIXe siècle ce dialogue est devenu problématique car la fiction et la représentation, qui définissaient pour la littérature et la peinture un espace d’échange et de partage, ont été progressivement évacuées des arts plastiques...

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