Ouverture Ă  deux voix

13 mars 2009
By Annie Mavrakis

- Une forêt qui devient de plus en plus dense et désespérante au fur et à mesure qu’on s’y enfonce, telle la « selva oscura » de Dante, c’est ainsi que L’Hypnerotomachia Poliphili (« Combat d’Amour en Songe » ou « Songe de Poliphile ») se présente d’abord au lecteur…

- qui se trouve alors dans la situation même de Poliphile avant qu’il ne s’endorme au pied de l’arbre : il tente d’avancer mais bute sur des racines ; les ronces l’agrippent et déchirent ses habits. Il est terrifié. Puis le sommeil le reprend et quand il se réveille, le locus horribilis est devenu un locus amoenus, une clairière dégagée d’où l’on aperçoit des architectures magnifiques. Poliphile a franchi les premiers obstacles. Son initiation peut commencer. Etape par étape.

- Et pour chaque Ă©tape, il y a un prix Ă  payer.

- De la même façon, le livre s’est longtemps défendu contre notre curiosité. Mais les ronces et les racines qui freinaient notre avance, ce n’était pas tant cette langue hétéroclite dont parlent tous les commentateurs, ni même l’accumulation des références obscures, le côté énigmatique, ésotérique des inscriptions et des gravures.

- C’est plutôt la façon dont le rêve se referme, se replie sur lui-même.

- Ce rêve, il nous a fallu un certain temps pour comprendre qu’il a dû laisser des traces. Et que le monde réel, disons Trévise, en a été transformé.

Deux mondes

- Et c’est à partir de là que, malgré ce qu’il garde d’obscur, le livre devient plus accessible : à l’origine du rêve, il y a un noyau de réel. Ca s’est passé à Trévise, vers le milieu du XVe siècle et ne concerne pas que des dieux ou des héros mythologiques. Le sort de deux mortels est en jeu : une jeune fille du nom de Lucrezia et son amoureux…

- Lucrezia a une nourrice digne de figurer dans le Décaméron. Elle aurait pu raconter l’une des histoires rapportées par Boccace, celle de Nastagio degli Onesti, illustrée par Botticelli, où une jeune fille cruelle est atrocement punie.

- Même si elle se réfère aux dieux de l’Olympe (assez comiquement d’ailleurs), la nourrice du Songe de Poliphile n’hésite pas à truffer ses récits de détails prosaïques, voire obscènes, sur la nymphomanie des filles et l’impuissance des maris.

- Tous les moyens sont bons pour inciter Lucrezia à céder à son amoureux avant que le temps n’ait ravagé sa beauté, c’est-à-dire de se soumettre à Eros. La Fontaine écrira une fable sur le même sujet, « La Fille » : celle-ci néglige ses nobles soupirants et finit par se contenter d’un « malotru ».

- C’est un thème classique mais repris par la nourrice de Colonna, il est « réactivé » de façon brutale, réaliste, sans concessions à la bienséance.

- Oui, la nourrice est importante : c’est à travers elle que se fait le lien entre le monde de Trévise et celui des dieux. Elle a les pieds sur terre.

- C’est pourquoi elle n’oublie jamais les dieux.

- Elle sait confusément que sa protégée est inconsciente du désir et de l’amour qu’elle suscite.

- Lucrezia est incapable de comprendre les discours et les lettres enflammées de « Poliphile » parce qu’elle est, comme un lac gelé, sous l’emprise de Diane.

- Et seul le rêve paraît capable de faire fondre cette glace. Rebuté, l’amant meurt ou plutôt s’endort et se transporte dans un monde idéal. Il invente alors « Polia » et s’invente lui-même comme « Poliphile » : un amant, une femme capable d’aimer.

- Ainsi l’art va pouvoir jouer son rôle de réparateur d’un réel insuffisant. Car Poliphile est aussi un humaniste, un artiste et Polia le nom secret de l’antiquité, que le verbe et l’image peuvent faire renaître.

- A partir de là, Les dieux se mobilisent pour inverser le cours des choses. L’âme de l’amant maltraité comparaît devant Vénus et Cupidon. Lucrezia est allée trop loin, elle a révélé l’influence de Diane et ça les a incités à s’occuper de l’affaire.

- Et Lucrezia n’aura plus jamais une minute de paix. Le feu de Vénus fait fondre le char de glace de Diane. La toute-puissance d’Eros se déploie devant la cruelle qui n’en peut mais…

- Pourtant la pauvre fille ne sait toujours pas de quoi elle est coupable. Son crime est juste d’être insensible comme les deux jeunes filles suppliciées sous ses yeux par Cupidon. Des cauchemars affreux lui sont envoyés pour la punir. Alors, conseillée par sa nourrice, elle se repent et l’amant dédaigné ressuscite.

- Et tout ça (qui est raconté aux nymphes de Cythère par Lucrezia devenue Polia) se passe à Trévise.

Francesco ou Poliphile ?

- Donc la forêt s’éclaircissait un peu. Il y avait bien deux mondes, l’un faisant le procès de l’autre. D’où l’idée première d’un tribunal des nymphes (présidé par Vénus et Cupidon) devant lequel comparaissent Lucrezia et son amoureux, dûment transformés. Et au bout du compte l’acquittement : l’union de ceux qui s’étaient manqués dans la vie réelle.

- Impossible pourtant de se satisfaire d’une telle « remise en ordre », même si c’est ainsi que se termine le livre de Francesco Colonna, c’est-à-dire le rêve.

- D’abord, justement à cause de Francesco Colonna : qu’en est-il de lui ? Car on ne le trouve nulle part sinon dans l’acrostiche formé par les initiales des chapitres, qui révèle que « Frater Franciscus Columna aima Polia jusqu’au bout ».

- Autant dire que Francesco est Poliphile.

- Mais Poliphile, qui est-il au juste ? Un personnage ? le jeune homme naïf, presque dépourvu de corps, que les nymphes initient à la sensualité et à l’amour afin de le préparer à rencontrer Polia ? L’auteur du livre, ce savant qui collectionne patiemment les vestiges de monuments et de sculptures antiques et raconte les mythes qui y sont représentés : le rapt d’Europe, l’ « accouchement » de Léda ?

- Poliphile n’est qu’un nom. Tout comme « Francesco Colonna », qui se tient à l’arrière-plan, dissimulé dans l’acrostiche.

- En face de ce fantôme, Lucrezia/Polia a plus de consistance. Malgré le sort que lui réserve l’Hypnerotomachie, l’obligeant à subir elle aussi une initiation puis à faire amende honorable devant Vénus pour les fautes de Lucrezia.

- A être « rééduquée », en somme. Ce n’est pas juste, toute cette agitation des dieux et des hommes pour faire de Lucrezia une amoureuse. Ce passage en force avec Cupidon à la régie. C’est le second viol de Lucrèce.

- Le vrai viol de Lucrèce.

- Donc, à Cythère, la belle Polia fait son mea culpa et on la marie à Poliphile.

- Et tout s’arrange : l’Amour a triomphé.

- Sauf que « Poliphile » (ou Francesco) se réveille. Polia est retournée dans les limbes et que reste-t-il ? Les bras du rêveur se referment sur du vide.

- Fallait-il accepter ce vide, se laisser enfermer dans le rêve en tant qu’il n’est qu’un rêve ?

- D’ailleurs que Poliphile disparaisse avec Polia ne réglait pas le sort de Francesco Colonna. C’est-à-dire de l’écriture du livre.

Le Livre

- Si les contemporains avaient fait courir le bruit d’une œuvre « orpheline », posthume, ce n’était que pour mettre Francesco Colonna à l’abri. Car contrairement à ce que croient certains commentateurs, l’auteur de L’Hypnerotomachie n’est pas du tout mort après avoir fait le récit du rêve, aux alentours des calendes de mai 1467, date inscrite au bas du manuscrit. Il a même survécu des années à l’édition du livre par Aldo Manuzio, en 1499. Pourquoi aurait-il expédié en quelques semaines la rédaction d’un ouvrage aussi monumental puis serait resté inactif pendant 32 ans ?

– Il valait mieux imaginer qu’après la sorte d’initiation, peut-être onirique, qui constitue le fil conducteur de L’Hypnerotomachie, Francesco a tenu une sorte de journal, disons, de rêveur.

- Et qu’au fil des années, ce journal s’est grossi de dessins et d’histoires, de matériaux rassemblés ici et là. On ignore pendant combien de temps ce travail a duré mais il a dû se prolonger longtemps, peut-être même jusqu’en 1499.

- La réalisation d’un tel livre impliquait l’intervention d’un ou plusieurs dessinateurs, sans compter la participation de Colonna lui-même aux gravures, hypothèse qui est loin d’être exclue aujourd’hui. Il a probablement réalisé lui-même certaines planches. Il s’y connaissait en architecture puisqu’il avait, paraît-il, supervisé la restauration d’une église.

-  Ainsi le « roman » de Poliphile et Polia est-il aussi un monument scientifique, avec ses 171 gravures conçues non comme un simple ornement mais, comme les planches d’une encyclopédie, en lien direct avec le texte. Ce qui signifie la volonté, nouvelle pour l’époque, de faire exister les évocations du rêve.

- La construction abstraite qui avait nom « Poliphile » ne tenait  plus. Un Francesco Colonna aux contours plus nets, pour la 1ère fois regardé en face et pas fragmenté en de multiples identités problématiques, émergeait d’ailleurs des informations accumulées par les auteurs de l’édition Gli Adelphi : un moine dominicain érudit et rebelle, féru d’architecture, passionné d’antiquité païenne, ce qui, ajouté à son faible pour les jeunes pénitentes, lui attira des ennuis sérieux avec sa hiérarchie.

- « Francesco » revenait sur le devant de la scène. Apte à s’incarner. A être débusqué au fond de son logis de Trévise. Par Polia.

La nouvelle Polia

- C’est Polia qui a rendu impossible d’écrire une « adaptation » du Songe. Elle a proprement dévasté la prudente et respectueuse version théâtrale que nous avions d’abord élaborée.

- Elle ne s’est pas laissé renvoyer au néant ni dissoudre dans le rêve comme l’idéal antique sitôt perdu qu’entrevu. Elle est revenue frapper à la porte, insistant pour tenter sa chance à Trévise, nous forçant à écrire pour elle de nouvelles pages, à produire de nouvelles images.

- De toute façon, le livre lui-même s’était depuis longtemps défait, comme pour accueillir cette nouvelle Polia.

- Elle a rompu les vœux prononcés par Lucrezia, est-ce pour retrouver l’ancien amoureux rebuté ? Pour l’écouter lui faire la cour et répondre enfin à ses lettres ? Non, car c’est « Poliphile » à présent qu’elle cherche, dans les rues de Trévise.

- Mais Poliphile est resté emprisonné dans la bulle du rêve. Il est inaccessible. Il n’y a plus désormais que Francesco Colonna, attelé à son fameux ouvrage. Et ce Francesco-là n’a pas prévu de place pour la nouvelle Polia. Nous l’avons imaginée, se tenant devant lui, tentante et angoissante comme une page blanche.

- Alors que, par l’effet d’une mauvaise synchronisation, elle s’est mise à hanter les rues de Trévise, se démarquant explicitement de son ancien état de Lucrezia, Francesco, lui, n’a plus accès à ce que le rêve lui avait fait apercevoir.

- Sinon avec la distance de l’écriture, à travers la représentation.

- Or en cette Polia, il ne voit d’abord que l’ancienne Lucrezia.

- Déjà, dans le Songe, il ne l’avait pas reconnue quand elle lui était apparue au bout de la treille de roses et de jasmin parce qu’il la voyait dans un lieu incompossible avec elle. La parfaite « Polia » ne pouvait coïncider avec la cruelle qui l’avait rejetée. Il avait dû alors, non sans mal, l’acclimater au rêve et voilà que de nouveau elle se place sur son chemin sans y être invitée.

- Sur son chemin et sur le nôtre. C’est ce qui a rendu indispensable l’intervention des deux divinités sorties du Songe, toutes-puissantes celles-là, Cupidon et Vénus. Elles traversent les époques comme des anges, gardiens mais pas très commodes. Elles viennent au secours de ceux qui n’ont pas cédé sur leur désir.

- La pièce se passe dans cet entre-deux qu’est le coma initial où est plongé Francesco, et où le temps, la chronologie, n’existent pas.

- Dans un hôpital d’aujourd’hui.

- D’abord parce que c’est dans un hôpital d’aujourd’hui que, pour nous, l’Hypnerotomachie s’est « matérialisée » la 1ère fois. D’une façon si imprévisible.

- Et aussi pour dire que le songe de Francesco Colonna ne se réduit pas à une allégorie savante du XVe siècle. Que le livre n’a pas voulu se refermer.

- Alors le songe qui rend tout possible se renouvelle; appelons-le :  théâtre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

LA FIGURE DU MONDE

    4e de couverture
Le sort de la peinture importe depuis toujours aux écrivains, qui n’ont jamais interrompu leur dialogue avec les tableaux. L’oeuvre des plus grands d’entre eux, de Diderot, de Balzac, de Zola ou de Proust, en témoigne parmi d’autres.
Mais depuis le XIXe siècle ce dialogue est devenu problématique car la fiction et la représentation, qui définissaient pour la littérature et la peinture un espace d’échange et de partage, ont été progressivement évacuées des arts plastiques...

En savoir plus

Commander chez l'Ă©diteur