Oser rĂŞver

20 mars 2009
By Annie Mavrakis

L’Hypnerotomachia Poliphili n’est pas qu’un traité ésotérique, un bel objet rare. Œuvre d’un collectionneur de motifs et de langages menacés de disparition, voici ce qu’il nous fait comprendre, à nous qui vivons dans un monde aphasique et privé de formes : penser le présent exige de s’en dégager, de le mettre à distance. C’est ce que tenta l’auteur de l’Hypnérotomachie, comme d’autres humanistes, en prenant appui sur l’antiquité. Son magnifique livre, chef-d’œuvre de typographie, l’un des premiers à être orné de gravures, fait acte de résistance en protestant contre une réalité barbare à laquelle il oppose certes des mots mais aussi des voix, des corps, de l’espace, des images : un Théâtre.

Cette protestation a ceci d’exaltant qu’elle ne s’exprime pas seulement par le refus ou la dénonciation. L’auteur du Songe de Poliphile enseigne à ne pas jouer le jeu que prescrit le contemporain, à aller à contre-courant. Et comme notre triste monde n’a rien à envier à sa « Trévise » obscurantiste et superstitieuse, derrière laquelle se profilait sans doute la Rome anti-humaniste des nouveaux papes, la leçon nous est précieuse.

En mobilisant Vénus et Cupidon (qui incarnent la libido sciendi autant que le désir charnel) contre Diane, figure transparente de l’Eglise et de l’abstinence, voire de l’ignorance, le rêve donne à Poliphile la force d’annuler une réalité qui l’exclut. Une fois le rêve achevé, le souvenir de ce qui a été entrevu doit se perpétuer par une sorte de « monument », c’est pourquoi le livre est aussi précis dans ses descriptions, aussi détaillé dans ses nombreuses gravures. Mais rêver n’est pas si facile : dans Le Songe de Poliphile le rêve est un travail, non une échappatoire, ni une aimable divagation dans un monde imaginaire. C’est ce que nous apprennent les obstacles que doit franchir Poliphile avant d’être autorisé à renaître. La forêt obscure peuplée de pièges est l’antichambre de Cythère : encore faut-il oser rêver, oser désirer.

L’art du théâtre – mieux que tous les autres arts – a partie liée avec le rêve. S’il présente des images matérielles, des corps, des objets, s’il vise l’incarnation, c’est selon son mode propre, à mi-chemin entre deux mondes. La peinture, par exemple, n’a pas ce pouvoir de se « dématérialiser » en un instant, comme éclate une bulle de savon. Quand le jour revient dans la chambre de Poliphile, l’adieu de Polia ne résonne plus que comme un écho lointain dans un théâtre vide. Il lui faut reprendre contact avec lui-même, se réadapter à la vie. Francesco est de retour à Trévise, sans sa Polia. Va-t-il l’accepter ? Polia surtout va-t-elle rester confinée dans le rêve, dans le livre ? La pièce est née de cette question.

Ce réveil qui vous laisse à la fois plein et un peu démuni, seul le théâtre (ou peut-être le cinéma, mais à grands renforts d’effets) peut le provoquer. Si nous voulons aujourd’hui nous réveiller, sans doute nous faut-il beaucoup rêver. En ce sens, le théâtre peut être une arme. A condition pourtant que le réveil ne soit pas pure et simple annulation du rêve, ni le théâtre la seule répétition de celui-ci. C’est pourquoi Le Songe de Poliphile a résisté à toute adaptation. Le texte de Francesco Colonna a travaillé, il a joué, il s’est développé et est entré en contact avec notre monde. Il en est sorti une pièce qu’on pourrait appeler « Le nouveau Poliphile » (à l’exemple de « La nouvelle Héloïse ») ou, mieux, Le Réveil de Poliphile puisque ça se joue à ce moment-là, quand il se réveille et que tout peut commencer.

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