Le Songe de Poliphile et nous

25 mars 2009
By Annie Mavrakis

Pour Olivier

Le Songe de Poliphile nous a fait signe de loin, nous a adressé des avances répétées, par textes et par personnes interposées qui, pas à pas, nous ont rapprochés de lui. Peut-être nous a-t-il choisis parce que nous ne sommes pas pressés, que notre envie a pu prendre le temps de mûrir, de s’entêter, et ainsi de gagner d’autres complices. Ces intermédiaires font maintenant partie intégrante de l’histoire de la pièce, ce sont :

L’Ethnologue, ton frère cadet, qui le premier t’a parlé du Songe mais n’a retrouvé dans ses cartons que le Franciscus Columna de Charles Nodier, inaugurant la série de hasards qui apparaît désormais comme la nécessité même de notre travail. Ce récit d’un bibliophile intéressé par l’incunable d’Aldo Manuzio plus que par le récit de Francesco Colonna (Nodier se paie le luxe d’inventer purement et simplement une histoire bien dans le goût de son temps) fournira l’un des prologues. Plus tard, un Poliphile de fantaisie, écrit par un auteur anonyme, refera surface chez l’Ethnologue qui te l’enverra.

L’Infirmière, ta sœur cadette, qui, sollicitée par l’Ethnologue, s’est lancée à son tour dans la quête du texte introuvable. Et l’a trouvé, ou du moins sa traduction en français du XVIe siècle. Sur Internet. Plus de 400 pages d’une version compliquée par une graphie archaïque, à éditer, une à une, sur l’imprimante d’un hôpital lyonnais, en pleine nuit.

C’est un premier accès, précieux mais malcommode, au texte de Francesco Colonna. Nous nous en partageons longtemps les feuilles volantes. Moi qui sais déchiffrer la vieille langue et ses abréviations (le papier était rare à l’époque !) je commence à traduire les premiers chapitres, non sans mal.

Un Vendeur anonyme par Internet me procure finalement une édition récente (mais épuisée) de la traduction de Jean Martin, adaptation plus que traduction mais assez proche tout de même de l’original (Imprimerie Nationale). Tout contents d’avoir enfin un Livre, doté d’une introduction et de notes, nous ne nous doutons pas encore que les gravures pourtant si belles, ne sont pas les originaux. Il faut maintenant se frayer un chemin dans l’œuvre sans se laisser intimider par les obstacles. Nous découvrons qu’au cœur même du songe se trouve un noyau de réel : c’est l’histoire trévisane d’un certain « Poliphile » (ou Francesco ?), amant rebuté de Lucrèce (la future Polia). Une chronologie inversée se dessine. La 2e partie contient le récit rétrospectif de Polia qui nous apprend que la jeune fille, vouée à Diane par un vœu, a laissé mourir Poliphile d’amour. L’intervention de Vénus et de Cupidon délie Polia de ce vœu et rend possible l’union des amants. Mais au moment où Poliphile va enfin posséder Polia, il s’éveille.

Le Bouquiniste du Bout du Monde (finis terrae), où je passe mes vacances, fournira l’exemplaire n°2, le tien. J’apprends incidemment que le même Bouquiniste a déjà procuré un exemplaire de l’introuvable Poliphile à un ami de mon amie L’Ecrivain. A ces personnes interposées, on peut ajouter, convié par hasard à une soirée en l’honneur d’une Princesse spécialiste du Poliphile, Le Peintre-philosophe.

Enfin, c’est pendant l’été 2006 : un(e) Documentaliste du Monde sélectionne précisément la peinture dont j’ai besoin et me l’envoie au fond de ma campagne, via le journal. A la « une », en bas à gauche, figure en effet une reproduction en couleur de ce tableau de Botticelli : « Minerve et le Centaure », où la déesse de la Raison porte la robe blanche brodée de noir de la nymphe Logistique.

L’Ange de Federal Express est le dernier intermédiaire, le plus beau. Il arrive un matin du même été, devant ma maison du Finistère, sur sa moto. Je ne l’attends pas, n’ayant passé commande que la veille ou l’avant-veille, et en Italie encore. Pourtant je sors dans le jardin avant qu’il ait frappé et je le découvre au moment où il met pied à terre, tout habillé de cuir blanc. Il me sourit et me tend le colis contenant Il Sogno di Poliphilo dans une version enfin authentique, en deux volumes (fac similé et traduction italienne de l’édition Gli Adelphi). 

Je trace ma signature sur un écran et il s’en va.

Annie Mavrakis

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