Une nouvelle Judith du Caravage ?

1 novembre 2016
By Annie Mavrakis

Le tableau du Caravage représentant aussi Judith et Holopherne conservé à la Galleria nazionale di arte antica de Rome.

Judith coupant la tĂŞte d’Holopherne, Rome, 145 Ă— 195 cm (Galleria nazionale d’arte antica)

Dans ce magnifique tableau, le Caravage renouvelle de façon dĂ©cisive l’iconographie du sujet, montrant l’hĂ©roĂŻne biblique en pleine action, sous le regard mĂ©dusĂ© de sa servante : le sang jaillit en direct, les sourcils de l’hĂ©roĂŻne se froncent de dĂ©goĂ»t, la main gauche d’Holopherne se crispe sur le drap. On croit aujourd’hui avoir dĂ©couvert une version diffĂ©rente (et postĂ©rieure) de cette oeuvre magistrale. Le Monde et d’autres quotidiens, ainsi que le magazine M (http://www.lemonde.fr/arts/article/2016/04/12/un-caravage-a-t-il-ete-decouvert-dans-un-grenier-en-france_4900222_1655012.html) se sont dĂ©jĂ  fait l’écho de cette affaire en avril, quand la toile avait Ă©tĂ© interdite de sortie en attendant son authentication. M lui consacre ces jours-ci un nouveau reportage. Pour le moment, il n’existe aucun consensus. Mina Gregori, grande spĂ©cialiste du peintre, a rejetĂ© l’attribution. D’autres pensent que l’œuvre est de Finson, caravagiste flamand auteur d’une version du sujet identique (Naples). De toute Ă©vidence, la toile (de dimensions lĂ©gèrement infĂ©rieures Ă  la Judith de Rome) est peu documentĂ©e : Finson, peintre mais aussi marchand de tableaux, aurait conservĂ© dans son atelier un original du Caravage, peint vers 1607, soit 7 ou 8 ans après la première Judith.VoilĂ  qui surprend Ă©tant donnĂ© la cĂ©lĂ©britĂ© du Caravage, dont on s’arrachait les rares Ĺ“uvres, aussi controversĂ©es fussent-elles. Qu’une peinture rĂ©alisĂ©e après celles de Saint-Louis des Français (1699-1602) ait pu Ă©chapper Ă  la convoitise des amateurs (comme Coppi, l’acquĂ©reur de l’autre Judith) paraĂ®t incroyable. En revanche, il existe d’innombrables tableaux caravagesques, dont cette Judith pourrait ĂŞtre un exemple parmi d’autres. J’en ai rĂ©pertoriĂ© de très nombreuses pour ma thèse (Judith et SalomĂ©, une gĂ©mellitĂ© paradoxale, soutenue Ă  Paris I, http://www.sudoc.fr/041437217,). Non seulement le sujet Ă©tait incontestablement Ă  la mode (pour toutes sortes de raisons) dans la Rome post-tridentine, mais le style du Caravage triomphait, faisant bien des Ă©mules. Il n’y a donc rien d’étonnant Ă  ce que Finson ou un autre ait reçu commande d’une Judith Ă  la manière du maĂ®tre, voire ait trouvĂ© juteux de plagier la toile de 98-99 puis d’en rĂ©aliser une rĂ©plique. A moins que l’oeuvre de Finson ne soit une copie en effet, de la toile prĂ©sentĂ©e comme un Caravage.

Le tableau représentant la décapitation d'Holopherne par Judith retrouvé dans un grenier de la région de Toulouse.

Qoi qu’il en soit, celle-ci ne peut ĂŞtre qu’un habile plagiat. On n’imagine pas en effet un artiste aussi exigeant et novateur s’imitant lui-mĂŞme tout en prenant soin d’introduire des modifications pour faire croire Ă  une nouvelle crĂ©ation. Or c’est ce qu’on observe ici :
1) Le plagiaire reprend la draperie rouge mais comme il modifie l’Ă©clairage, devenu plus diffus, l’attention n’est plus centrĂ©e sur l’acte de Judith. La scène hĂ©roĂŻque devient scène de genre. S’ajoute Ă  cela la place excessive accordĂ©e aux draperies – rideau et lit- , magnifiques dans le tableau du Caravage mais sans donner l’impression, comme ici, de morceaux de bravoure destinĂ©s Ă  faire valoir le talent (incontestable) du peintre.
2) La vieille servante et Judith Ă©changent leurs places. La vieille, dĂ©sormais affligĂ©e d’un double goĂ®tre, regarde Judith d’un air effarĂ© alors que dans la toile du Caravage, elle est un tĂ©moin pĂ©trifiĂ© de quelque chose qui la dĂ©passe. Le plagiaire a juste voulu tirer parti du contraste entre laideur hyperbolique et beautĂ©, topos vulgaire, indigne du maĂ®tre lombard.
3) Judith, vĂŞtue de blanc dans la toile du Caravage, redevient la veuve conventionnellement vĂŞtue de noir, que l’on trouve dans d’autres versions (comme celle du Valentin). Loin d’ĂŞtre absorbĂ©e dans sa terrible tâche, elle n’est qu’un modèle qui pose, l’oeil en coulisse vers le spectateur. Ses bras tiennent distraitement (mollement mĂŞme) les cheveux d’Holopherne et l’Ă©pĂ©e alors que ceux de la Judith Coppi,dĂ©nudĂ©s jusqu’au coude et musclĂ©s, traduisent la force surhumaine d’une hĂ©roĂŻne inspirĂ©e par le ciel. DĂ©tail comique : ainsi placĂ©e, Judith est obligĂ©e de tenir son glaive de la main gauche, bĂ©vue qu’on ne saurait imputer au Caravage.
Le traitement du sujet est de part en part anecdotique, tout Ă  fait Ă©tranger au gĂ©nie du peintre. En effet, quand le Caravage  reprend un sujet dĂ©jĂ  traitĂ©, comme pour ses deux SalomĂ© avec la tĂŞte de saint Jean-Baptiste entre 1607 et 1609, c’est pour aller plus loin, non pour en proposer une version en tout point infĂ©rieure. Alors que l’iconographie de la première SalomĂ© (Londres, National Gallery), malgrĂ© son originalitĂ©, reste marquĂ©e par l’influence de la peinture lombarde du Cinquecento, (Luini par exemple), la seconde (Madrid, Palais-royal), place une SalomĂ© vieillie, aux traits durcis (une HĂ©rodiade peut-ĂŞtre) au centre de la composition, renouvelant un sujet archi-rebattu depuis deux siècles. La tĂŞte du bourreau se perd dans l’ombre, celle de la servante semble surgir du corps de SalomĂ©. Une lumière d’outre-tombe baigne la scène. Je croirais volontiers que le plagiaire a empruntĂ© aux deux SalomĂ©s le topos des deux tĂŞtes de femmes sans en tirer parti aussi gĂ©nialement que le maĂ®tre.

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Pour finir, voici l’une des versions d’Artemisia Gentileschi (Naples, MusĂ©e de Capodimonte, sans nul doute inspirĂ©e de celle du Caravage. Mais la scène est totalement rĂ©inventĂ©e : rajeunissement de la servante, cadrage et Ă©clairage modifiĂ©s, impassibilitĂ© de Judith (autoportrait du peintre). On est loin ici du plagiat. J’y reviendrai.

Ci-dessous, la toile de Finson (Naples, Palazzo Zevallos Stigliano)

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One Response to Une nouvelle Judith du Caravage ?

  1. Annie Mavrakis on 7 novembre 2017 at 10 h 32 min

    Cher Monsieur Andronis
    Sauf erreur de ma part, vous m’avez confondue avec Kostas Mavrakis (www.kostasmavrakis.fr). Je vous invite donc Ă  adresser ce commentaire Ă  son blog.
    Cordialement.

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