Le Roi Michon dans « Barbara » de Mathieu Amalric

23 septembre 2017
By Annie Mavrakis

La notion métaphorique de Roi est familière au lecteur de Michon. Le mot figure dans au moins trois de ses titres : deux « récits » (Le Roi du bois, Corps du Roi) et un recueil d’entretiens (Le Roi vient quand il veut). Le Roi, c’est l’Auteur comme instance invisible, impérissable. Mais le Roi est aussi un individu, doté, comme tout un chacun, d’un « corps » mortel, saccus merdae souvent déconcertant et en tout cas peu « ressemblant ». Quelquefois, remarque Michon à propos de Beckett, la façade est miraculeusement adéquate, mais on se souvient de la déception du narrateur proustien devant Bergotte (qui n’avait rien d’un « doux vieillard divin »), tandis que le grand Elstir présentait l’apparence d’un « petit homme trapu au nez en colimaçon ».
Quoi qu’il en soit, certains évitent le plus possible d’exposer ce corps désacralisé. De Michon, on connaît quelques photos, notamment un beau portrait en noir et blanc de Jean-Luc Bertini, un peu sévère mais légèrement souriant, comme il sied à un Roi. L’Auteur nous y tient si bien à distance qu’on est surpris de le découvrir si chaleureux « dans la vie ». Jusque-là, cependant, rien que de très attendu dans cette dualité des « corps du Roi ». Or voilà que fait soudain irruption sous les yeux du spectateur médusé un troisième corps : celui de l’Acteur Michon interprétant un rôle dans un film. Certes la chose n’est pas tout à fait incongrue. Michon a commencé par vouloir être acteur et a même failli jouer Shakespeare dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, il y a quelques années. Ensuite le rôle de biographe officiel (Jacques Tournier) qu’Amalric lui attribue dans Barbara est un savoureux clin d’œil à une œuvre assez largement « biographique ». L’auteur de Vies minuscules n’est pas là par hasard.
Mais tout de même, pour le spectateur non prévenu, quelle surprise! La voix de Michon se fait d’abord entendre puis on découvre progressivement ses traits si caractéristiques. Il « joue » mais si peu. C’est bien lui, sa façon de se tenir, de vous regarder et même de s’habiller. La caméra le prend de face comme pour une interview – et c’est bien quelque chose de ce genre en effet. On ne sait plus ce que l’on a sous les yeux : l’écrivain réel soudain rajeuni, Michon l’Auteur, Michon l’homme? Ou, surgi comme par effraction, un personnage inédit de Michon qui – ce ne serait pas la première fois – aurait l’apparence et les goûts de son créateur, grand amoureux de peinture? Or que fait-il dans la deuxième séquence où il apparaît ? Il interrompt royalement le tournage pour rectifier… la place d’un tableau !

On peut lire sur le site de Verdier le beau texte de Christophe Pradeau, « Michon chez Barbara » http://editions-verdier.fr/2017/09/26/michon-chez-barbara-christophe-pradeau/

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