Mal lire “Les Onze” de Pierre Michon

29 avril 2009
By Annie Mavrakis

 

Je lis avec stupeur, dans Le Monde des livres daté du 24 avril 2009, l’article de Cécile Guilbert sur Les Onze de Pierre Michon. Pourquoi confier la recension d’un livre aussi important à quelqu’un pour qui c’est à l’évidence un pensum et qui manifeste d’emblée du ressentiment à l’égard de son auteur ? Le journal serait-il à court de rédacteurs? « L’enjeu de la critique consiste surtout, ose déclarer Cécile Guilbert, à comprendre un écrivain ». Et elle s’emploie à nous montrer comme elle « comprend » Michon, après avoir bien établi : 1) que son œuvre ne relève pas du « grand art », dont selon elle la « condition [serait] de récuser toute emprise généalogique (le roman sexuel, villageois, c’est-à-dire communautaire, donc mortuaire) ». On cherche en vain à quoi correspondent ces étiquettes de manuel scolaire, qui donnent à Cécile Guilbert l’illusion de savoir de quoi elle parle ; 2) qu’elle se réduit à « l’équation langue châtiée pseudo-classique + rareté éditoriale et médiatique + vie en province », formule qui consacrerait le « grantécrivain », selon une certaine « idéologie littéraire ». Si on laisse de côté les attaques ad hominem, il faut être en effet « insensible et barbare » (c’est Cécile Guilbert qui le dit !) pour ne voir dans l’écriture michonienne, constamment inventive et impossible à confondre avec une autre, que la mise en œuvre d’une langue « châtiée et pseudo-classique ». Si la langue de Michon est « châtiée », c’est au sens où elle est précise à l’extrême, usant avec gourmandise aussi bien de termes familiers et contemporains (Corentin est un « hasbeen ») que de mots rares. Retrouver des vocables perdus, en importer de nouveaux, voilà une façon classique en effet de revivifier la langue, comme est classique une syntaxe qui manie avec la même élégance la période et la phrase nominale, par exemple. Parler de  pseudo-classicisme à propos de Michon révèle surtout une imperméabilité pseudo-démocratique à ce qui traduit la volonté d’être aussi, en art, un héritier. Ou, pour le dire autrement, l’allergie à tout classicisme, par essence factice.Prétendument déchiré entre l’élitisme culturel et les idéaux révolutionnaires, Michon est impardonnable d’avoir fait d’un tableau rendant hommage à  la Terreur un chef-d’oeuvre. Or une œuvre littéraire n’a pas à « résoudre d’apories », ni à choisir entre « idéalisme » et matérialisme. Si la vision des « Onze » a surgi dans une telle perfection, il n’y pas de sa faute, comme disait Rimbaud à propos du « cuivre qui s’éveille clairon ». Et l’unité des Onze est à chercher ailleurs que dans les « multiples fils » où s’empêtre Cécile Guilbert, qui croit y reconnaître les thèmes habituels de Michon.

Il n’existe pas de raccourci pour aborder ce livre : il faudrait attaquer par la face la plus abrupte, celle qui sans doute se dérobe à l’écrivain lui-même. Mais on peut aussi laisser se développer en soi les images et les sensations née de la lecture : pour qui a la chance de comprendre un peu Michon, c’est sans doute la « plus jolie façon ». Mais tout le monde ne peut pas s’appeler Proust. 

 Annie Mavrakis

   

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