Houellebecq lecteur de Coetzee?

8 octobre 2010
By Annie Mavrakis

Retour sur Houellebecq après la lecture du dernier Coetzee. La comparaison n’est certes pas en faveur du Français. Car autant La Carte et le territoire est un « produit » dans l’air du temps (voir l’article précédent), autant le dernier livre de J.M Coetzee, L’été de la vie (Summertime, paru en anglais en 2009), est attachant et, sur le plan narratif, passionnant, construit comme il l’est autour d’un quintuple portrait posthume. Alors pourquoi rapprocher le best-seller français si laborieusement fabriqué et l’œuvre du prix Nobel sud-africain ?

D‘abord parce que les ressemblances abondent, qui font prendre conscience du gouffre qui sépare les deux écrivains. Elles sont si nombreuses qu’on se poserait des questions si on avait l’esprit mal tourné… J’en retiendrai trois.

La plus flagrante est la présence dans les deux livres d’un personnage portant le même nom que l’auteur et lui ressemblant beaucoup. Dans L’Eté de la vie, le parti est ouvertement, sérieusement aussi, (auto)biographique. Le texte est constitué de pages datées et non datées de Carnets et surtout des témoignages de personnes qui ont connu « John » Coetzee du temps où il n’était pas encore celui qui signe J.M. C’est une sorte d’enquête posthume, à fonction évidemment heuristique, menée par un universitaire anglais sur une période clé de la vie de l’écrivain, au début des années 70, l’été de sa vie, quand s’est affirmée sa vocation. Qui est le vrai Coetzee, se demande le lecteur ? Le soupirant entêté d’une danseuse brésilienne d’âge mûr qui ne veut pas de lui et refuse de lire ses lettres ? Le Blanc d’Afrique du Sud qui veut tout faire de ses mains comme un « kaffir », quitte à passer pour un original ? Le type coincé, presque asexué, voire « eunuque »? Le poète amoureux de Whitman ? Une vérité cherche à émerger de ces fragments juxtaposés et confrontés.

On ne trouve rien de tel dans La Carte et le territoire où « Houellebecq » est conforme à son personnage public, que la mort fige d’ailleurs davantage encore dans le cliché. Au passage, l’auteur fait sa promo, il s’assure que le lecteur a bien compris qu’il est un « grand écrivain », veule et antipathique sans doute, sale et ivrogne certes, mais « mondialement connu » donc indiscutable. D’ailleurs, quand ils ne servent pas à construire de ridicules périphrases journalistiques (« l’auteur des Particules élémentaires », l’auteur de ceci et de cela), les titres de ses livres fonctionnent comme des rappels bibliographiques : pensez à vous les procurer lors de votre prochaine visite au supermarché. Ceux de « Coetzee » au contraire sont toujours mentionnés pour des raisons précises, en rapport avec leur contenu, par exemple par deux des femmes dont « John » a été amoureux.

Le deuxième point commun, d’autant plus remarquable qu’il n’est pas fréquent en littérature, est le point de vue posthume.  « John Coetzee » est mort depuis plusieurs années quand est entreprise l’enquête sur ses années de jeunesse. « Houellebecq » personnage secondaire de La Carte et le territoire, modèle de Jed Martin, est sauvagement assassiné au cours du récit et son cadavre transformé en Pollock. Une fois encore, ce qui n’est chez Houellebecq qu’un procédé tape-à-l’œil, un « effet » saisissant qui donnera du grain à moudre aux critiques, apparaît chez Coetzee comme nécessaire. Abdiquer le confort facile de l’intériorité, se voir par les yeux d’autrui après sa mort : autant de conditions pour mieux se connaître. La mort de Houellebecq permet surtout de mettre en place les données du polar qui occupe la 3e partie du roman ; et, sans compter le bénéfice d’une paradoxale captatio benevolentiae (un bon Houellebecq, c’est un Houellebecq mort), elle sert à l’installer au-dessus de la mêlée, dans l’empyrée des « grands écrivains de toujours », hors d’atteinte.

Troisième point commun : le rapport au père, qui est chez Coetzee rapport aux origines, bien sûr, à une quête d’identité dont on imagine la complexité pour un Afrikaner. Ce père radié du barreau on ne sait pourquoi, que le fils a pris avec lui à son retour des Etats-Unis, meurt d’un cancer comme celui de Jed Martin, le peintre de La Carte et le Territoire (le premier au larynx, le second au colon : étrange symétrie). L’histoire du rendez-vous annuel avec un père barricadé le reste du temps dans une demeure de banlieue est peut-être ce qu’il y a de moins convenu dans le roman de Houellebecq. Jed Martin, personnage assez falot, y gagne un peu de consistance. Houellebecq a d’ailleurs dit dans une interview (aux Inrockuptibles) qu’il était parti de là, de la misanthropie de son propre père. Cet homme qui programme sa propre mort et s’envole pour se faire euthanasier à Zürich a certainement plus de relief que son insipide fils. Episode étrange, que le narrateur parvient à rendre écœurant de banalité car après avoir appris que son père a « opté pour l’incinération », voilà la dernière pensée de JM : « C’est bien cela, se dit Jed ; son père servait à présent de nourriture aux carpes brésiliennes du Zürichchsee ».

L’Eté de la vie s’achève sur l’image poignante du vieux Coetzee revenu à la maison après son opération et l’alternative devant laquelle John se trouve placé, alternative où se jouent en réalité les choix de toute une vie car la maladie du père est celle aussi de l’Afrique du Sud : faire l’infirmier et renoncer à tout le reste ou « annoncer à son père : Je ne peux pas faire face à la situation. Je ne peux pas envisager de te soigner nuit et jour. Je vais t’abandonner. Au revoir. C’est l’un ou l’autre. Il n’y a pas de troisième solution. » Il n’y a pas en effet de troisième solution : pour sauver l’œuvre, il faut renoncer au père, au pays natal, incurables tous deux.

Pour finir, revenons une minute sur les coïncidences qui font que, tout de même, on se demande si le texte original de Coetzee (paru en 2009 donc) ne serait pas tombé entre les mains de Houellebecq. Ne nous fions pas en effet à la sortie simultanée en France. Houellebecq a pu (croire) se reconnaître dans son éminent aîné, à qui il ressemble d’ailleurs un peu par le physique et aussi par les débuts comme poète, les mêmes boulots ingrats (Coetzee a été programmeur chez IBM, Houellebecq informaticien). L’absence de complaisance avec laquelle le Sud-Africain parle de lui-même, de son physique peu attrayant, de sa maladresse, etc., se retrouve non seulement chez le personnage nommé « Houellebecq » mais aussi chez l’autre alter ego, Jed Martin. Les initiales du peintre reprennent d’ailleurs les deux prénoms de Coetzee : J.M. Ces détails ne suffiraient pas, mais ajoutés à tout le reste…

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Ouvrage paru

Annie Mavrakis, La Figure du monde. Pour une histoire commune de la littérature et de la peinture. L'Harmattan, 2008, 303 p.

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