« I’m guilty” (The Mule de Clint Eastwood)

UN FILM BILAN

Le dernier opus de Clint Easwood est-il un film-testament, comme on l’a beaucoup dit? Je préférerais parler de film-bilan, dans la mesure où y est réévaluée la place faite à la « famille » (la vie personnelle) au regard de la création artistique. La famille, The Mule la figure d’emblée comme un mode d’inscription dans le temps social cyclique (naissances, baptêmes, remises de diplômes, mariages, enterrements) : le film ne s’ouvre pas pour rien sur un mariage justement, celui de la fille du héros, Earl, vieil horticulteur ruiné. Trop occupé de ses concours, il n’y a pas assisté, pas plus qu’il n’avait honoré de sa présence les autres événements familiaux, comme le souligne Mary, son ex-femme (la très woody allénienne Dianne Wiest, incongrue et géniale dans ce rôle). La séquence suivante montre la famille 17 plus tard, à l’occasion des fiançailles de Ginny, petite-fille d’Earl. Mais si, cette fois, celui-ci s’est déplacé, ce n’est pas pour la fête. Il vient d’être expulsé de chez lui (ses meubles sont entassés dans son camion) et cherche un toit. On le chasse. Rien de dramatique d’ailleurs dans ces scènes d’expulsion successives. Earl ne s’apitoie pas sur son sort. Au contraire, il rebondit, acceptant sans poser de questions un job de chauffeur.
Les termes de l’alternative sont ainsi clairement posés : d’un côté la vie régulière jusque-là refusée (la « famille » et ses rites, son confort), de l’autre une existence au jour le jour, qu’emblématise magnifiquement la variété de fleur créée par Earl, « Mr Daylily », l’homme du lys qui ne vit qu’un jour. En saisissant l’occasion qui lui est offerte de persister dans cette seconde voie, Earl sauve instinctivement son mode de vie. Le film souligne le caractère hasardeux des va-et-vient, la fausse routine bientôt bousculée par l’arrivée d’une nouvelle équipe de trafiquants. Le contact de ses jeunes employeurs, la nécessité d’improviser procurent au vieil homme un regain de jeunesse. Avec une grande drôlerie, Clint Eastwood (qui avait incarné dans Gran Torino un vieux bougon solitaire se détournant de sa famille pour s’en choisir une autre) se met ici en scène en vieux monsieur indigne. Chantant au volant de son vieux pick-up de vieux airs country (et infligeant ces rengaines démodées à ses complices), profitant joyeusement des bimbos mises à sa disposition par Laton le chef mafieux, détournant l’attention d’un policier trop curieux en lui offrant des popcorns sous le regard médusé des trafiquants qui le surveillent, amadouant enfin sur le thème de la « famille-plus-précieuse-que-tout » l’inspecteur de la DEA, Earl savoure cette parenthèse hors du temps. Devenu « Tata » (son surnom de malfaiteur) il mène grand train, ne se contentant pas de régler ses dettes ou de payer les études de Ginny mais jetant l’argent par les fenêtres en finançant par exemple la reconstruction d’un bar où il a ses habitudes depuis toujours. Pour résister au temps, tous les moyens sont bons, y compris forcer son rôle de vieux fossile utilisant le N word (nigger) devant une famille de Noirs interloqués, à qui il a proposé son aide au bord d’une route. Aucun scrupule ne l’arrête, ce qui jette à l’avance un sérieux doute sur ses remords tardifs malgré son retour au foyer lors de l’agonie de Mary et sa réconciliation avec elle. Le moment est venu de « passer à autre chose » et, malgré les apparences, ce n’est pas la famille.

QUEL HAPPY END?

L’affaire semble pourtant prendre une tournure un peu mièvre, selon le schéma habituel du cinéma hollywoodien (chute-rédemption). « Bon mari, bon père », sympathique aux yeux mêmes de l’agent de la DEA qui l’a arrêté, Earl affecte de rendre aux valeurs familiales la première place. Sa fille officialise même sa réhabilitation en l’invitant pour Thanksgiving. Un happy end s’annonce, car le juge penche visiblement en faveur de l’acquittement. Il suffirait de jouer le jeu jusqu’au bout. Mais Earl plaide coupable, ce qui l’envoie en prison.
« I’m guilty« . Earl serait-il subitement devenu un modèle de vertu ? Sur le point d’être (ré)intégré dans une famille qu’il a toujours préféré fuir, sacrifie-t-il ce bonheur (présenté comme le plus grand) parce qu’il s’en sent indigne ou plutôt parce que c’est un piège? Les derniers plans le montrent soignant ses fleurs, comme au tout début, 17 ans avant les événements relatés par le film. Dans ce hortus conclusus où les lys ne vivent qu’un jour, il est définitivement à l’abri, ayant saisi au vol la chance d’aller aussi loin que possible dans cette irresponsabilité sociale, ce retrait radical qui semblent la condition même de la création.

About Annie Mavrakis

Agrégée de lettres et docteur en esthétique, Annie Mavrakis a publié de nombreux articles ainsi que deux livres : L'atelier Michon (PUV, février 2019) et La Figure du monde. Pour une histoire commune de la littérature et de la peinture (2008).

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