Le chapitre 3 des “Onze” lu par Pierre Michon

7 juin 2009
By Annie Mavrakis

 Entendre Pierre Michon lire le chapitre 3 des Onze  lundi 25 mai à la Maison de l’Amérique latine a été une expérience très intense. A cause de l’extraordinaire beauté du texte, bien sûr, mais aussi parce qu’en écoutant la voix de l’auteur, j’ai repensé à ce que ce chapitre – où comme on sait il est question du peintre des Onze et de son tableau – a de particulier. Verdier l’avait mis en ligne, c’est donc par lui qu’un certain nombre de lecteurs de Michon ont découvert Les Onze, longtemps avant sa publication. François-Elie Corentin avait tout pour m’intéresser : à mes yeux, les cinq autres peintres de Michon constituent un « polyptyque » à la façon des maîtres anciens : Van Gogh (Vie de Joseph Roulin) est au milieu, flanqué de Watteau à gauche et de Goya à droite (Maîtres et Serviteurs) ; aux extrémités, côté Watteau, le Desiderii du Roi du Bois et, côté Goya, le Lorentino de Maîtres et Serviteurs. Tous peintres attestés même si seuls les trois premiers sont célèbres. Corentin m’est donc d’emblée apparu comme un peintre à part : le sixième, le seul imaginaire, exception à la règle michonienne de la nécessité d’un point de départ réel. Un personnage à part aussi parce que son créateur l’avait abandonné, ce que je ne m’expliquais pas, tant me passionnait déjà tout ce qui le concernait. Je me proposai donc d’écrire un article sur Corentin (pour une revue canadienne préparant un numéro sur les « Figures de l’artiste »).Or à peine me suis-je mise au travail que Pierre Michon (qui a lu mon livre La Figure du Monde où se trouve le chapitre sur le « polyptyque » avant sa publication en novembre 2008) m’annonce qu’il a repris Les Onze. J’envisage aussitôt d’attendre la parution du livre pour écrire sur Corentin. Mais Pierre Michon n’est pas de cet avis : il veut, me dit-il, « lire cet article même s’il n’est pas écrit » ; mes impressions « à chaud » sur le chapitre 3 (interdiction de lire les deux autres !) l’intéressent. Très emballée – on s’en doute – je lui envoie quelques notes, dans le désordre. Elles lui plaisent et nous échangeons alors pas mal de mails : sur le tableau, sur le rapport père/fils (où je vois surtout pour ma part un rapport littérature/peinture) et même sur la couleur des costumes, le format du tableau, l’éclairage de la scène. Au bout de quelque jours, je n’y tiens plus, je désobéis : j’ouvre Po&sie que je m’étais procuré sans oser le lire et surtout je file à la B.N. pour trouver le chapitre 2. C’est un éblouissement. En quelques jours, j’écris une dizaine de pages dont Pierre Michon est assez content pour m’encourager à les envoyer à la revue canadienne*. Mais c’est une chose d’écrire sur quelques chapitres d’une œuvre achevée ; c’en est une autre de le faire sur les seules pages disponibles d’un livre qui ne l’est pas, alors que l’auteur travaille à une suite. Or la fin du chapitre 3 est si forte : que l’on se reporte à cette image terrible des Onze du Comité de Salut Public, alignés, faisant face ensemble contre le temps, contre l’histoire, à ces onze incarnations du père, de l’écrivain manqué, ces onze parricides composant un paraphe noir comme au bas d’une condamnation à mort. D’ailleurs, après la période d’euphorie qui lui a permis d’écrire le chapitre suivant, l’auteur est repris par ses doutes. Le chapitre 3 ne finit-il pas le livre, auquel cas l’entreprise serait vouée à l’échec? A-t-on vraiment besoin d’en savoir plus : sur la commande du tableau, sur la carrière de Corentin ? Le lecteur des Onze le sait bien : on en avait besoin et le livre n’était pas fini. Son (trop) beau chapitre 3, Pierre Michon l’a « victorieusement »** dépassé. Mais il n’a peut-être pas tout à fait oublié l’espèce de malédiction qui l’avait empêché il y a quinze ans d’achever le livre. Voilà pourquoi, à mon avis, c’est précisément le chapitre 3 qu’il a lu, victorieusement, lundi 25 mai, à la Maison de l’Amérique latine.    

* Dalhousie french studies n°87 ou sur le site de Verdier (http://www.editions-verdier.fr/v3/oeuvre-lesonze-12.html)

** « Victorieusement », c’est un hémistiche de Mallarmé : « Victorieusement fui le suicide beau ».

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