Entendre Pierre Michon lire le chapitre 3 des Onze  lundi 25 mai Ă la Maison de l’AmĂ©rique latine a Ă©tĂ© une expĂ©rience très intense. A cause de l’extraordinaire beautĂ© du texte, bien sĂ»r, mais aussi parce qu’en Ă©coutant la voix de l’auteur, j’ai repensĂ© Ă ce que ce chapitre – oĂą comme on sait il est question du peintre des Onze et de son tableau – a de particulier. Verdier l’avait mis en ligne, c’est donc par lui qu’un certain nombre de lecteurs de Michon ont dĂ©couvert Les Onze, longtemps avant sa publication. François-Elie Corentin avait tout pour m’intĂ©resser : Ă mes yeux, les cinq autres peintres de Michon constituent un « polyptyque » Ă la façon des maĂ®tres anciens : Van Gogh (Vie de Joseph Roulin) est au milieu, flanquĂ© de Watteau Ă gauche et de Goya Ă droite (MaĂ®tres et Serviteurs) ; aux extrĂ©mitĂ©s, cĂ´tĂ© Watteau, le Desiderii du Roi du Bois et, cĂ´tĂ© Goya, le Lorentino de MaĂ®tres et Serviteurs. Tous peintres attestĂ©s mĂŞme si seuls les trois premiers sont cĂ©lèbres. Corentin m’est donc d’emblĂ©e apparu comme un peintre Ă part : le sixième, le seul imaginaire, exception Ă la règle michonienne de la nĂ©cessitĂ© d’un point de dĂ©part rĂ©el. Un personnage Ă part aussi parce que son crĂ©ateur l’avait abandonnĂ©, ce que je ne m’expliquais pas, tant me passionnait dĂ©jĂ tout ce qui le concernait. Je me proposai donc d’écrire un article sur Corentin (pour une revue canadienne prĂ©parant un numĂ©ro sur les « Figures de l’artiste »).Or Ă peine me suis-je mise au travail que Pierre Michon (qui a lu mon livre La Figure du Monde oĂą se trouve le chapitre sur le « polyptyque » avant sa publication en novembre 2008) m’annonce qu’il a repris Les Onze. J’envisage aussitĂ´t d’attendre la parution du livre pour Ă©crire sur Corentin. Mais Pierre Michon n’est pas de cet avis : il veut, me dit-il, « lire cet article mĂŞme s’il n’est pas Ă©crit » ; mes impressions « à chaud » sur le chapitre 3 (interdiction de lire les deux autres !) l’intĂ©ressent. Très emballĂ©e – on s’en doute – je lui envoie quelques notes, dans le dĂ©sordre. Elles lui plaisent et nous Ă©changeons alors pas mal de mails : sur le tableau, sur le rapport père/fils (oĂą je vois surtout pour ma part un rapport littĂ©rature/peinture) et mĂŞme sur la couleur des costumes, le format du tableau, l’éclairage de la scène. Au bout de quelque jours, je n’y tiens plus, je dĂ©sobĂ©is : j’ouvre Po&sie que je m’étais procurĂ© sans oser le lire et surtout je file Ă la B.N. pour trouver le chapitre 2. C’est un Ă©blouissement. En quelques jours, j’écris une dizaine de pages dont Pierre Michon est assez content pour m’encourager Ă les envoyer Ă la revue canadienne*. Mais c’est une chose d’écrire sur quelques chapitres d’une Ĺ“uvre achevĂ©e ; c’en est une autre de le faire sur les seules pages disponibles d’un livre qui ne l’est pas, alors que l’auteur travaille Ă une suite. Or la fin du chapitre 3 est si forte : que l’on se reporte Ă cette image terrible des Onze du ComitĂ© de Salut Public, alignĂ©s, faisant face ensemble contre le temps, contre l’histoire, Ă ces onze incarnations du père, de l’écrivain manquĂ©, ces onze parricides composant un paraphe noir comme au bas d’une condamnation Ă mort. D’ailleurs, après la pĂ©riode d’euphorie qui lui a permis d’écrire le chapitre suivant, l’auteur est repris par ses doutes. Le chapitre 3 ne finit-il pas le livre, auquel cas l’entreprise serait vouĂ©e Ă l’échec? A-t-on vraiment besoin d’en savoir plus : sur la commande du tableau, sur la carrière de Corentin ? Le lecteur des Onze le sait bien : on en avait besoin et le livre n’était pas fini. Son (trop) beau chapitre 3, Pierre Michon l’a « victorieusement »** dĂ©passĂ©. Mais il n’a peut-ĂŞtre pas tout Ă fait oubliĂ© l’espèce de malĂ©diction qui l’avait empĂŞchĂ© il y a quinze ans d’achever le livre. VoilĂ pourquoi, Ă mon avis, c’est prĂ©cisĂ©ment le chapitre 3 qu’il a lu, victorieusement, lundi 25 mai, Ă la Maison de l’AmĂ©rique latine.   Â
* Dalhousie french studies n°87 ou sur le site de Verdier (http://www.editions-verdier.fr/v3/oeuvre-lesonze-12.html)
** « Victorieusement », c’est un hémistiche de Mallarmé : « Victorieusement fui le suicide beau ».
