Le Temps dédoublé (textes)

25 juin 2010
By Annie Mavrakis

La  figure mythologique du temps n’a en principe rien de féminin. C’est un vieillard barbu, parfois muni d’une faux (empruntée à sa collègue la Mort) et souvent d’un sablier. Pourtant dès le moyen-âge, apparaît à ses côtés comme son ombre ou son double, un personnage de vieille. Chez Guillaume de Lorris, il est appelé « Vieillesse » et prend place aux côtés de figures allégoriques. Ce qui frappe dès l’origine, c’est le côté réaliste des descriptions. Déjà, sous cette forme, le Temps apparaît comme plus incarné.

Je reproduis  ci-dessous le texte du Roman de la Rose.

Ensuite était représentée Vieillesse

qui avait bien perdu un pied de la taille

qu’elle avait autrefois,

si bien qu’à peine aurait-elle pu s’alimenter,

tant elle était vieille et tombée en enfance.

Sa beauté était fort altérée,

elle était devenue bien laide.

Sa tête était entièrement chenue

et blanche comme si elle eût été fleurie.

Sa mort n’eût pas été une perte très sensible

ni un grand malheur,

car tout son corps était desséché

et anéanti de vieillesse.

Son visage qui jadis avait été plein et satiné,

était bien flétri :

il était maintenant plein de rides.

Elle avait les oreilles velues

et avait perdu ses dents,

si bien qu’elle n’en avait plus une.

Elle était tellement courbée

qu’elle n’aurait pas parcouru

quatre toises sans béquilles.

Le temps qui s’en va nuit et jour

sans prendre de repos ni faire halte

Et qui s’enfuit et qui nous quitte si discrètement

qu’il nous semble

s’arrêter à ce moment même en un point

alors qu’il ne s’arrête point,

mais au contraire ne cesse de passer,

en sorte que l’on ne peut même pas connaître par la pensée

quel est le temps qui est présent […]

Le temps qui ne peut demeurer en place,

mais va toujours sans retour

comme l’eau qui descend toute

et dont pas une goutte ne remonte ;

le temps devant qui rien ne résiste

ni le fer, ni chose si dure soit-elle,

car il gâte et mange tout ;

le temps qui change toute chose,

qui fait tout croître et nourrit tout

et qui use et pourrit tout ;

le temps qui a fait vieillir nos pères

et fait vieillir rois et empereurs

et qui nous fera tous vieillir

à moins que la mort nous devance ;

le temps, qui a le pouvoir absolu

de vieillir les gens, l’avait vieillie

si cruellement qu’à mon sens

elle ne pouvait plus se suffire à elle-même,

mais retournait déjà en enfance,

car elle n’avait certes pas plus de puissance,

je pense, ni de force ni de sens

qu’un enfant d’un an. [...]

 Le Roman de la Rose (Guillaume de Lorris, v 339-392, traduction par André Lanly) : Portrait de Vieillesse dans une galerie de dix portraits peints sur le mur du verger.

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