Le destin selon Woody Allen (sur « Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu »)

10 octobre 2010
By Annie Mavrakis

Avec le quatrième de ses sublimes films anglais (Match point, Scoop, Cassandra’s dream), Woody Allen approfondit et épure en même temps une problématique déjà présente sans doute dans son œuvre antérieure mais  qui apparaît désormais à découvert : il n’y a pas de « destin », pas de « bel et sombre inconnu » à rencontrer ou plutôt le destin, c’est ce que chacun fait de sa vie, des chances qui lui sont données. Il y a les tricheurs (the fake), les bousilleurs qui prennent des raccourcis et les autres, qu’une certaine dose d’honnêteté, voire de candeur, d’absence de calcul, peut-être de foi, quel qu’en soit l’objet, tire d’affaire. 
Et c’est ce que nous voyons en particulier dans You will meet a tall dark stranger. Les tricheurs : Roy l’écrivain et Sally sa femme ainsi qu’Alfie, le père de celle-ci qui, par peur de vieillir, s’est remarié avec une femme beaucoup plus jeune que lui, avec qui il n’a rien de commun ; face à eux, ceux qui semblaient plutôt mal partis mais sortent renforcés de leurs malheurs : Helena, la mère plaquée, au bord du suicide, que sa crédulité préserve de la ruine et de la solitude ; le mélancolique Greg Clemente, directeur de galerie qui trouve le courage de se séparer d’une femme déséquilibrée ; Iris ex-junkie  dont le talent de peintre va enfin être reconnu et qui trouve l’amour ; Dia, jolie musicologue indienne qui aurait pu être piégée dans une union conventionnelle et même Henry Strangler, jeune écrivain très doué d’abord condamné (il « meurt » accidentellement avant d’avoir remis son livre à l’éditeur) puis sauvé in extremis dans la dernière séquence et promis au plus grand succès.
A l’égard des tricheurs, la férocité du cinéaste est totale. Roy ne parvient pas à confirmer un début prometteur. Son nouveau livre vient d’être refusé ; c’est alors qu’un ami lui annonce le décès d’Henry. Il est seul à avoir lu son manuscrit, il décide de le faire passer pour sien, allant jusqu’à pénétrer par effraction dans l’appartement du mort pour lui voler son ordinateur et ses papiers. Cette fois, l’éditeur est conquis. Tout semble donc sourire à Roy. Il s’est débarrassé d’une femme qui ne l’aime plus. Dia l’a présenté à sa famille, elle a rompu ses fiançailles pour lui. Il triomphe. Las ! l’ami s’était trompé : Henry Strangler n’est pas mort, il est seulement dans le coma. Il va s’éveiller et tout sera découvert. Le film s’achève sur un plan de Roy désespéré quittant la chambre d’hôpital. Il a eu sa chance pourtant : Dia, apparue providentiellement de l’autre côté de la cour, aurait pu devenir sa muse (c’est elle qui emploie le mot) et le sauver.  
Pour Sally, les choses ne vont pas mieux. Amoureuse de son patron, qui paraît aussi s’intéresser à elle (Antonio Banderas merveilleusement dirigé tout en demi-teintes par Woody Allen), elle est incapable de saisir sa chance, que Woody Allen matérialise génialement par un objet, sorte de gimmick hitchcockien : un coûteux bijou ancien, prétendument destiné à sa femme par Greg, mais que pourtant il lui fait choisir, qui lui va à merveille mais qu’elle retire, sans comprendre qu’il aurait pu lui appartenir
, avant de le retrouver aux oreilles d’Iris, sans doute plus réceptive. Plus tard, le refus de sa mère (influencée par la voyante qui la conseille) de financer la galerie qu’elle compte ouvrir avec une amie donne à Sally le coup de grâce : le masque de la fille affectueuse et compréhensive tombe ; frustrée, elle traite violemment sa mère, qu’elle avait jusque-là encouragée dans sa lubie de voyance et de réincarnation, de « lunatic » et d’ « imbécile ».

            Alfie

 

Le dérisoire et pathétique Alfie aussi est un imposteur. Frappé après quarante ans de mariage par le démon de l’après-midi, il change de look, joue les petits jeunes (choix cruel du prénom, comique de la scène où il fait patienter sa femme le temps que le viagra agisse) ; mais la call girl qu’il a épousée le ruine, le trompe, le rend malheureux. Et quand il veut renouer avec Helena, c’est trop tard. Celle-ci a repris sa vie en main. Il ne lui reste plus qu’à soumettre à un test ADN, s’il l’ose, l’enfant que porte sa nouvelle femme. Comme Sally et Roy, il a perdu sur tous les tableaux.

Pas son ex-femme. Certes Helena se fait embobiner par une voyante mais la façon dont celle-ci lui sert d’alibi pour résister à la demande de fonds de sa fille montre qu’elle n’est pas si dupe qe ça. La brave Crystal l’exploite finalement bien moins que Sally et lui apporte une aide réelle. Même dans la scène cocasse des tables tournantes, où elle somme son amoureux de demander à sa femme morte la permission de se remarier, elle agit sagement : comment pourrait-elle être heureuse avec un veuf rongé par la culpabilité ? C’est d’ailleurs sa lucidité qui avait chassé Alfie.

Le beau Greg aura échappé de justesse à l’égoïsme de Sally, à son manque de cœur et d’imagination. On l’a compris, la séquence chez le bijoutier était un test. Souvenons-nous de la balle de Match point : passera ? passera pas ? Après l’épisode des boucles d’oreilles, Greg lui a donné une deuxième chance. Il lui propose des billets pour Lucia di Lammermoor, façon déguisée de l’inviter à remplacer sa femme qui devait (soi-disant) l’accompagner. Le schéma contrapunctique du film se dévoilant jusque dans les moindres détails, Donizetti répond subtilement à Boccherini.  Mais ce qui s’était noué en musique entre Roy et Dia échoue ici à se reproduire. Quand, à la fin de la soirée, Greg se livre presque, elle craint de mal comprendre, le laisse repartir. C’est fichu. Plus tard Sally, évincée tentera de lui arracher un aveu. Il esquivera avec élégance car il n’est plus temps : il a rencontré Iris.

Le film libère ou sauve les uns et condamne les autres. Woody Allen a tissé un réseau complexe de personnages et de relations qui renvoient les uns aux autres, le premier plan étant constamment prolongé à l’arrière par des parallèles et des oppositions subtils. Présentant une configuration identique : un artiste (le romancier Roy, le peintre Iris) et son partenaire (Sally, Greg), les deux couples sont deux versions d’un même possible. Comme Henry, l’écrivain perfectionniste dont Roy a volé le livre, Iris en a bavé mais elle a tenu bon. Greg sera pour elle (et réciproquement). Roy n’a pas su voir ce que Dia aurait pu lui apporter. Plutôt que de se battre, il a pris un raccourci qui se révèlera une terrible impasse. Sally a raté le coche et même sa solution de rechange : ouvrir une galerie, tombe à l’eau. Même schéma encore, inversé, pour Helena et Alfie, pour Henry et Roy.

Dans ce film, tout se tient magistralement, jusque dans les moindres détails. Mais c’est au spectateur (comme aux personnages) de trancher. Car rien n’est sûr, il n’y a pas de garantie.  

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Ouvrage paru

Annie Mavrakis, La Figure du monde. Pour une histoire commune de la littérature et de la peinture. L'Harmattan, 2008, 303 p.

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