« En présence d’un clown » d’Ingmar Bergman

2 janvier 2011
By Annie Mavrakis

 

Pauline et le projectionniste

     

 

Je ne voudrais pas aborder l’année 2011 sans avoir dit quelques mots du merveilleux film de Bergman, téléfilm (!) de 1997 post scriptum tardif et magistral de l’oeuvre du cinéaste suédois, montré à Cannes en 1998 mais non distribué, sinon très récemment dans peu de salles. Le titre du scénario initial était S’agite et se pavane (« La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien qui s’agite et se pavane une heure sur scène et qu’ensuite on n’entend plus »), citation de Macbeth placée en exergue du film. L’histoire, en apparence assez funèbre (deuils, folie, échecs, etc.), met pourtant le spectateur dans un état proche de l’euphorie, Bergman renversant joyeusement tous les clichés. Même les catastrophes finissent bien : un incendie dans un cinéma improvisé causé par une terrible imprudence, devient l’occasion d’une émouvante représentation théâtrale qui réjouit la poignée de braves gens de Granaes (ville natale du héros) ayant bravé la tempête de neige pour venir. Ei si la mort ( le clown féminin Rig-mor, autocitation cocasse du Bergman du Septième sceau), visite régulièrement le héros (rêves et visions faussement prémonitoires scandent le film) c’est pour être doublement « baisée » : d’abord littéralement sodomisée puis roulée quand l’amour de Pauline sauve Carl Ackerblom du suicide (on croit qu’il s’est ouvert les veines mais un bref plan montre son poignet intact).
Tout le film prend à contrepied les évidences. L’hôpital psychiatrique est, avec ses grandes fenêtres claires, un havre de paix où l’on n’isole les malades pour qu’ils jouissent d’un peu d’intimité et puissent faire jouer inlassablement sur leur phonographe quelques notes de Schubert (il s’agit de la fin du dernier lied du Voyage d’hiver). Le psychiatre est un hypersensible qui se reconnaît dans son malade et prend au sérieux(presque au tragique) ses questions. Grâce à l’épouse riche et fantasque de Vogler, Carl, l’inventeur fou, réalise malgré tout son rêve. Certes il n’est pas le créateur du cinématographe (son « théâtrographe » a paraît-il donné lieu au dépot d’un brevet plus d’un demi-siècle auparavant, en 1866) mais qu’importe ; il a une nouvelle idée, celle d’un cinéma « parlant vivant », sorte de cinéma-théâtre plus séduisant que ridicule. Au fond, comme le dit malicieusement l’un de ses spectateurs, le théâtre, c’est bien mieux que le cinéma. Et peut-être en effet est-ce le théâtre qui, après l’incendie, rend si heureuse cette communauté hétéroclite rassemblée dans la salle des fêtes de Granaes pour voir jouer l’histoire improbable de Schubert et de Mizzi Veith, la prostituée vierge. 
 
Le secret de Bergman est l’amour sans limites qu’il porte à ses personnages. Tous, jusqu’aux plus humbles, sont traités avec les égards que la vie leur a refusés et même avec une sorte de tendresse. Ainsi se vérifie la citation de Shopenhauer, mise en exergue : « A travers la compassion, nous atteindrons une plus grande libération dans la mesure où nous nous libérons de la volonté égoïste et éprouvons une solidarité avec les souffrances du monde.«  Les « ratés » en effet sont tous sauvés par leur bonté ou plutôt par l’occasion que le film leur donne de manifester ce qu’ils ont de meilleur en eux : la belle-mère, hostile bourgeoise pouvait-on croire, révèle soudain à Pauline l’affection profonde et désintéressée qu’elle porte depuis toujours à Karl ; Mia, la petite actrice à qui Karl avait donné le rôle de Mizzi, en frustrant Pauline, le lui rend ; Osvad Vogler, professeur d’exégèse pétomane s’est rallié à la troupe et la sert fidèlement ; Petrus, l’héroïque projectionniste bénévole survit à une terrible hémoptysie comme si rien de terrible ne pouvait lui arriver ;et c’est à la timide institutrice de Granaes qu’il revient de lire devant l’assistance au comble de l’émotion ce magnifique texte qui porte le message du film : 
« Tu te plains de crier et du silence de Dieu. Tu dis que tu es enfermé, et que tu as peur d’être emprisonné à vie, bien que personne ne t’ait rien dit à ce sujet. Songe alors au fait que tu es ton propre juge et ton propre gardien. Prisonnier, quitte ta prison ! A ta grande surprise, tu verras que personne ne t’en empêchera. Certes la réalité hors de la prison, est effrayante mais moins effrayante que l’angoisse que l’angoisse que tu éprouvais là-bas dans ta chambre close. Fais un premier pas vers la liberté, ce n’est pas difficile. Le second pas sera plus dur mais ne te laisse jamais vaincre par tes gardiens qui ne sont que tes propres peurs et ton propre orgueil «         

Comme Jean Narboni, à la question : « pourquoi écrire sur un film invisible ? », il faut répondre : « pour dire la joie et le sentiment de liberté éveillés par un film qui, accumulant à plaisir et d’entrée de jeu tous les motifs d’accablement et de désespoir, s’en déleste chemin faisant pour s’éclairer et prendre son envol ». (Editions Yellow Now, collection Côté films )        

        Le film « parlant » de Carl Ackerblom
         

             

  

Tags: , , , ,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

LA FIGURE DU MONDE

    4e de couverture
Le sort de la peinture importe depuis toujours aux écrivains, qui n’ont jamais interrompu leur dialogue avec les tableaux. L’oeuvre des plus grands d’entre eux, de Diderot, de Balzac, de Zola ou de Proust, en témoigne parmi d’autres.
Mais depuis le XIXe siècle ce dialogue est devenu problématique car la fiction et la représentation, qui définissaient pour la littérature et la peinture un espace d’échange et de partage, ont été progressivement évacuées des arts plastiques...

En savoir plus

Commander chez l'éditeur