Pourquoi je n’aime pas Lucian Freud

22 juillet 2011
By Annie Mavrakis

Je n’ai jamais eu envie d’écrire sur Lucian Freud et encore moins après la grande expo de Beaubourg, qui m’a confirmée dans mon indifférence à l’égard de ce peintre. Mais comme il vient de mourir et que l’on entend son éloge sur toutes les ondes – en attendant la presse -,  je m’interroge sur les raisons pour lesquelles cette œuvre figurative me laisse si froide alors que celle des deux artistes qu’on lui associe habituellement, Bacon et Giacometti me touche énormément et m’intéresse, surtout celle de Bacon, à laquelle j’ai consacré plusieurs textes (et un livre non publié). J’ai regardé attentivement les tableaux de Freud à Beaubourg. Certains ont quelque chose sans doute, qui va au-delà de l’impression générale déprimante qui ressort de l’ensemble. Impression que ne me donne jamais Bacon probablement à cause du soubassement mythologique, poétique de son œuvre. Il y a au contraire, chez son ancien amant et modèle, une complaisance à l’égard de la laideur qui n’a rien à voir avec les choix des anciennes écoles naturalistes. Freud n’est ni Vélasquez, ni le Caravage. L’ancien naturalisme ne laissait de côté aucune dimension de la réalité même s’il avait une prédilection envers ce qui était généralement exclu de l’art, considération qui n’a aujourd’hui aucun sens. Mais je suis moins gênée par l’étalage des chairs difformes – d’ailleurs belles à voir par les qualités plastiques, la touche, le coloris assez riche, quoique généralement verdâtre –  que par l’inspiration, non pas prosaïque (ce qui ne me gêne nullement chez Bacon) mais anecdotique. Ce qui reste à mes yeux de plus réussi c’est l’autoportrait ou ces « ateliers du peintre » qui ont certes bien leur place dans l’histoire du thème qui précisément lui permettent peut-être à cause de leur côté traditionnel, d’échapper à l’anecdote.
Pourquoi y cède-t-il si souvent ? Faute, je pense, de ce souffle quasi épique qui caractérise la peinture de Bacon, habitée de fantômes et de monstres venus de très loin et comme acclimatés (on ne sait par quel miracle) à notre monde, qui s’en trouve ainsi transfiguré. Je ne trouve pas que Lucian Freud crée un univers qui lui soit propre, comme très loin de lui sans doute Francine van Hove, dont j’ai parlé ici même. On ne ressent pas chez Freud ce mélange de familiarité et d’étrangeté analysé par son grand-père, on n’a pas cette impression de subitement reconnaître ce qu’on n’a pourtant jamais vu. On se contente d’admirer la virtuosité du peintre en regrettant qu’elle ne serve qu’à cela. En quittant ses tableaux, on n’emporte pas de vision avec soi parce qu’il n’y a pas de vision, pas de fiction sous-jacente comme presque toujours chez Bacon. On n’a pas, comme avec Giacometti, cette certitude dont parle Genet qu’il est allé chercher quelque part ses étranges figures, en un lieu inaccessible où elles l’attendaient. L’obsession qui caractérise ces deux artistes les a toujours poussés à inventer des dispositifs spéciauxpour aller toujours plus loin dans leur quête, insoucieux des modes et des interdits de leur époque. Malgré son choix courageux de la figuration en un temps où celle-ci est décriée et réputée rétrograde, je ne trouve rien de tel chez Lucian Freud et je le regrette car cette peinture est de celles que j’aurais voulu pouvoir aimer. Sa stérilité m’afflige comme une promesse non tenue.

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Ouvrage paru

Annie Mavrakis, La Figure du monde. Pour une histoire commune de la littérature et de la peinture. L'Harmattan, 2008, 303 p.

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