Autour d’un sonnet de Jorge-Luis Borges (« Ajedrez I »)

Il faut lire ce beau recueil de 99 poèmes de Borges paru récemment chez Gallimard (Du monde entier). Non seulement parce qu’il permet à ceux qui la connaissent mal (j’en fais partie) de découvrir la poésie de cet auteur. Mais aussi à cause de l’excellente préface du traducteur, Jacques Ancet. Il se trouve que la publication par Yves Bonnefoy d’un recueil de « sonnets » a remis à l’ordre du jour la question (le mystère) de l’incroyable résistance de cette forme fixe, qui a survécu imperturbablement au naufrage de toutes les règles poétiques : parfois intacte, mallarméenne jusque chez les Surréalistes, parfois privée de quelques-uns de ses traits distinctifs (remplacement des rimes embrassées des quatrains par des rimes croisées, ou changement de rimes (ABBA-CDDC), ou même abandon de l’isométrie, voire de la rime elle-même). Les poèmes de Raturer outre, me demandais-je ici même il y a peu, peuvent-ils être qualifiés de sonnets? Et je répondais plutôt oui, malgré l’absence des rimes, car je reconnaissais bien (dans l’un d’entre eux, surtout, lu de plus près) la structure typique du sonnet, le cadre où se « corsète » le sens. A quoi j’ajoutais que chez Bonnefoy, le réseau des assonances irradiait les vers au point de rendre presque inutile le retour implacable de la rime. Quel charme pourtant dans ce retour, qui, chez les plus grands, n’a rien de mécanique.

Chez Borges, justement. Le recueil de Jacques Ancet en retient beaucoup. Certains distribuent leurs quatorze vers en deux quatrains et deux tercets, d’autres sont présentés sans les blancs typographiques auxquels nous sommes habitués. Evidemment, si on y regarde de plus près, on se rend compte que les premiers reprennent le schéma canonique des rimes, quitte à parfois introduire des rimes nouvelles dans le second quatrain, alors que les autres ne le font pas de façon systématique.
Je ne soulèverai pas ici la question de savoir si ces derniers sont ou non des sonnets. Je voudrais pour le moment, en m’appuyant sur la préface d’Ancet et son passionnant questionnement à propos de la traduction des vers, m’arrêter un peu sur Echecs (p 37). Par un heureux hasard, on possède un enregistrement de ce poème par Borgès lui-même  : pour l’écouter aller ci-dessous.


(Powered by mp3skull.com)

Voici le sonnet dans la traduction d’Ancet puis dans sa version originale (espagnol d’Argentine : haya prononcé haJa, par exemple.)

Echecs I (Ajedrez)

Dans leur grave retrait, les deux joueurs
Guident leurs lentes pièces. L’échiquier
Jusqu’à l’aube les retient prisonniers,
Espace où se haïssent deux couleurs.

Irradiation de magiques rigueurs,
Les formes : tour homérique, léger
Cheval, reine en armes, roi, le dernier,
L’oblique fou et les pions agresseurs.

Quand les joueurs se seront retirés,
Et quand le temps les aura consumés,
Le rite, alors, ne sera pas fini.

C’est à l’orient qu’a pris feu cette guerre
Dont le théâtre est aujourd’hui la terre.
Comme l’autre, ce jeu est infini.

Traduction de Jacques Ancet

Voici le texte original (en espagnol) ainsi que le mot à mot proposé par Ancet :

AJEDREZ

En su grave rincón, los jugadores
Rigen las lentas piezas. El tablero
Los demora hasta el alba en su severo
Ambito en que se odian dos colores.

Adentro irradian mágicos rigores
Las formas: torre homérica, ligero
Caballo, armada reina, rey postrero,
Oblicuo alfil y peones agresores.

Cuando los jugadores se hayan ido,
Cuando el tiempo los haya consumido,
Ciertamente no habrà cesado el rito.

En el Oriente se encendió esta guerra
Cuyo anfiteatro es hoy toda la tierra.
Como el otro, este juego es infinito.

ÉCHECS

Dans leur grave coin les joueurs /Dirigent les lentes pièces. /L’échiquier / Les retient jusqu’à l’aube dans sa sévère /Enceinte où se haïssent deux couleurs.
A l’intérieur les formes irradient de magiques /Rigueurs: tour homérique, léger /Cheval, reine armée, roi ultime, /Oblique fou et pions agresseurs.
Quand les joueurs s’en seront allés, /Quand le temps les aura consumés, /Certainement le rite n’aura pas cessé.
À l’orient s’est embrasée cette guerre /Dont l’amphithéâtre est aujourd’hui toute la terre. /Comme l’autre, ce jeu est infini.

Comme on peut facilement le voir même si l’on n’est pas hispanisant : Borges non seulement utilise le vers compté (12 syllabes) et rimé mais il reprend strictement le schéma ABBA ABBA CCD EED.  Pourtant la métrique espagnole est plus souple que l’alexandrin français puisque la diction autorise des variations  (entre 11 et 13 syllabes, si j’ai bien compris). Le traducteur qui ne veut ni renoncer aux rimes et à une certaine régularité (rimes et disposition canonique selon le choix de Borges), ni fabriquer une espèce de sonnet parnassien bien peigné (ce qu’Ancet reproche à Ibarra) se trouve alors devant une sorte de dilemme. Admirons Ancet d’avoir posé le problème et suggéré quelques solutions, même si sa dérogation à la sacro-sainte règle du E (muet) devant consonne par exemple ne m’a pas vraiment convaincue. Je finirai donc sur la traduction d’Ibarra (se reporter à la préface pour le relevé sans ménagement des facilités que s’est donné le traducteur : diérèses académiques, inventions et rajouts purs et simples).

ÉCHECS
Ils sont seuls à leur table austère. Le tournoi
Alterne ses dangers; lentes, les pièces glissent.
Tout au long de la nuit deux couleurs se haïssent
Dans le champ agencé qui les tient sous sa loi.

Radieuse magie où joue un vieil effroi,
Des destins rigoureux et parés s’accomplissent :
Reine en armes, brefs pions qui soudain s’anoblissent,
Fou qui biaise, tour carrée, ultime roi.

Le rite se poursuit. Il reste; il faut qu’il reste
Même si le pied branle à la table déserte,
Même quand les joueurs seront cherchés en vain.

Le profond Orient nous légua cette guerre
Dont la flamme aujourd’hui fait le tour de la terre;
Et comme l’autre jeu, ce jeu n’a pas de fin.

Traduction Nestor Ibarra

About Annie Mavrakis

Agrégée de lettres et docteur en esthétique, Annie Mavrakis a publié de nombreux articles ainsi que deux livres : L'atelier Michon (PUV, février 2019) et La Figure du monde. Pour une histoire commune de la littérature et de la peinture (2008).

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6 Comments on “Autour d’un sonnet de Jorge-Luis Borges (« Ajedrez I »)”

  1. Voyez cet autre poème de Borges

    A un gato

    No son más silenciosos los espejos
    ni más furtiva el alba aventurera;
    eres, bajo la luna, esa pantera
    que nos es dado divisar de lejos.

    Por obra indescifrable de un decreto
    divino, te buscamos vanamente;
    más remoto que el Ganges y el poniente,
    tuya es la soledad, tuyo el secreto.

    Tu lomo condesciende a la morosa
    caricia de mi mano. Has admitido,
    desde esa eternidad que ya es olvido,
    el amor de la mano recelosa.

    En otro tiempo estás. Eres el dueño
    de un ámbito cerrado como un sueño.
    —————–
    Traduction de Ibarra (d´après ce qu´on m´a dit)

    Non moins furtif que l’aube aventurière,
    Non moins silencieux que le miroir,
    Tu passes et je pense apercevoir
    Sous la lune équivoque une panthère.

    Par quelque obscur et souverain décret
    Nous te cherchons. Nous voulons, fauve étrange
    Plus lointain qu’un couchant ou que le Gange,
    Forcer ta solitude et ton secret.

    Ton dos veut bien prolonger ma caresse;
    Il est écrit dans ton éternité
    Que s’accordent à ta frileuse paresse
    Ma main et son amour inquiété,

    Ton temps échappe à la mesure humaine.
    Clos comme un rêve est ton domaine.
    —————
    Traduction mienne (sans aucune prétention) :
    A un chat (Jorge luis Borges)

    Pas plus silencieux sont les miroirs
    ni plus furtive l´aube aventurière;
    tu es, sous la lune, cette panthère
    que nous pouvons parfois apercevoir.

    Objet indéchiffrable d´un décret
    divin, nous te cherchons vainement;
    plus lointain que le Ganges et le couchant,
    oeuvre de solitude et de secret.

    Ton dos condescendant et qui s´attarde
    à la caresse de ma main. Tu admets,
    de cette éternité qui est rejet
    l´amour de la main blafarde.

    Tu as un autre temps.Tu es la sève
    d´un cadre fermé comme un rêve.

    J´ai fait cette traduction plus dénudée parce que l´autre enjolivait trop le texte original. Des mots, que l´original n´utilise pas y sont en effet ajoutés . Ainsi (lune) « Ã©quivoque »; « obscur et souverain » (décret); « fauve étrange »; « frileuse paresse » . Cela fait à mon avis beaucoup trop d´enjolivement.Le traducteur devrait ajouter son nom à celui de Borges et reconnaître que c´est un poème écrit à 4 mains. Ce n´est plus un original de Borges. De plus à la troisième strophe il y a dans l´original deux fois le mot « main ». Connaisant le soin que Borges prenait à choisir les mots-pas-maux, trouver des répetitions de mots chez lui ne peut être dû au hasard. Il faut donc conserver le mot « main » deux fois dans la traduction.
    Pour ma part j´ai pris également quelques licences poètiques mais qui sont , je le crois, plus admissibles et plus fidèles:
    « divisar de lejos »—> « parfois apercevoir »
    « Por obra »—> »Objet »
    « tuya es la soledad »—> »oeuvre de solitude »
    « que ya es olvido »–> »qui est rejet » pour des raisons de rime, mais l´oubli c´est ausi du rejet.
    « recelosa »—> »blafarde » pour des raisons de rime, mais la crainte rend blafard.
    Finalement j´ai changé la rime « dueño/sueño » par « sève/rêve » et c´est là où j´ai le plus hésité, mais je pense que ce n´est point une trahison.

    Je n´ai pas vraiment veillé à la règle des 12 syllabes, elles n´y seront qu´à peu près.Je ne suis de toutes façons pas un traducteur chevronné ni professionnel. Un amateur seulement par ailleurs espagnol habitant l´Espagne (mon français n´est pas trop frais, loin de là). Je ne comprends pas pourquoi Borges a permi un tel carnage ¿ »amélioratif »? de ses poèmes sous la férule de Nestor Ibarra, parce que les poèmes de Borges sont plus volontairement dénudés, moins volontairement barroques. Ses poèmes et aussi sa prose qui se veut toujours (ou presque) le plus nue possible. Personnellement je rejeterais la traduction d´Ibarra (si ce fussent mes poèmes) dont le talent n´est pas en question. Ce qui est en question c´est l´absence de loyauté à l´original même s´il est fort connu que Borges pensait que la traduction était une réecriture. Une traduction doit être une image le plus fidèle possible de l´original. Sinon c´est un poème nouveau, et de plus plagié même s´il est techniquement (musicalement, rythmiquement) amélioré.

  2. Par contre, j´avais oublié de le dire, la traduction de Ancet me semble tout à fait correcte et loyale!

  3. Et voici un bref passage de Borges sur la traduction d´un vers de Séneque qui montrerait que Borges aussi préférait le dénuement le non-enjolivement, le brusque des mots: (c´est pas ailleurs à cause de ce « brusque des mots » que j´aime Borges et la littérature (ou la poésie) sucrée (gourmandise) est détestable. Quand à la philosophie , elle ne saurait jamais, elle non plus, être un dessert.

    http://blogs.periodistadigital.com/poderlimitado.php?p=85984&more=1&page=1

    Me gustaba leer las cartas de Séneca, que son muy bellas; hay dos que tradujo Quevedo. ¿Se acuerda? Séneca dice: Fuge multitudinem, fuge comitatem, fuge unum. Quevedo traduce, “Huye de muchos, huye de pocos, huye de uno”. Esta bien ¿no es verdad? Pero en una versión francesa que leí en la Biblioteca Nacional de Buenos Aires, era muy diferente. Se leía “Fuyez les grands concours, fuyez les petits comités, fuyez meme le tete-a-tete”. Séneca es demolido por el traductor. Es perfecto ¿no? El estilo de Séneca se pierde completamente. (Borges)

  4. Bonjour,
    Je lis avec plaisir que je n’ai pas été le seul ébloui par l’exceptionnelle préface de Jacques Ancet pour son choix de poèmes traduits. Je pense même avoir relu bien plus souvent cette préface que certains des poèmes de Borges.
    J’ai beaucoup apprécié votre traduction de « A un gato », supérieure à mon avis à celle d’Ibarra.
    Cordialement.

  5. Merci beaucoup de votre intérêt. Mais je ne mérite pas le compliment que vous me faites car la traduction de « A une gato » n’est pas de moi! Elle se trouve dans un commentaire de l’article auquel vous réagissez.

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