Deux tableaux et un sonnet (Emmanuel Lansyer / Hérédia)

28 août 2011
By Annie Mavrakis

 

La belle et intelligente expo « De Turner à Monet » (jusqu’au 4 septembre à Quimper, Musée des beaux-arts) mérite le détour ne serait-ce que parce qu’on y découvre quelques peintres de paysage (Lansyer, Blin, Penguilly l’Haridon et d’autres) quasiment inconnus tant leur travail a été écrasé par la vogue impressionniste. L’art de capter avec précision les impressions fugaces, la subtilité du coloris sont, chez ces artistes dont j’ignorais à peu près l’existence, tout à fait extraordinaires. Les toiles de grand format mais aussi les carnets de dessins et d’esquisses à la plume, à la gouache, qui témoignent d’une fréquentation assidue du motif, ravissent les visiteurs. Pour qui aime les grèves et les falaises de Douarnenez ou du cap Sizun mais ne sait que les regarder, quel bonheur de les retrouver, dépouillés de la banalité avec laquelle elles s’insèrent dans notre quotidien, sublimées. Je ne les verrai plus jamais qu’ainsi, arrachées au temps et pourtant si proches. J’aime que ces tableaux modestes, presque clandestins à l’échelle de l’histoire de l’art, voisinent avec le merveilleux « Port de Brest » de Turner. En revanche, que les Monet paraissent ternes et empâtés, presque académiques : incapables justement de restituer avec la légèreté nécessaire le charme de ces paysages changeants.
Je ne connaissais pas l’hommage de José-Maria de Hérédia à son ami Lansyer mais il ne me surprend pas.  »Fixer l’insaisissable » : les poètes ont longtemps envié ce talent aux peintres avant que ceux-ci ne se dégoûtent de la beauté du monde.

Un peintre (à Emmanuel Lansyer)

Il a compris la race antique aux yeux pensifs
Qui foule le sol dur de la terre bretonne,
La lande rase, rose et grise et monotone
Où croulent les manoirs sous le lierre et les ifs.

Des hauts talus plantés de hêtres convulsifs,
Il a vu, par les soirs tempétueux d’automne,
Sombrer le soleil rouge en la mer qui moutonne ;
Sa lèvre s’est salée à l’embrun des récifs.

Il a peint l’Océan splendide, immense et triste,
Où le nuage laisse un reflet d’améthyste,
L’émeraude écumante et le calme saphir ;

Et fixant l’eau, l’air, l’ombre et l’heure insaisissables,
Sur une toile étroite il a fait réfléchir
Le ciel occidental dans le miroir des sables.

José-Maria de Hérédia, Les Trophées, 1893

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